« Exulte de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton Dieu qui vient à toi ».
« Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos pour votre âme ».
En apparence, tout oppose ces deux lectures. Le prophète Zacharie se fait le chantre de la joie. Il utilise les mots les plus forts pour faire entrer le Peuple d’Israël dans la joie de Dieu. Jésus, quant à lui, est plus sombre, plus réaliste aussi. Il parle de peine, de fardeau, de joug. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’ambiance est nettement moins festive.
Pour autant, si l’on prend la peine de lire ces deux textes avec attention, une même intuition semble se dégager. Zacharie crie : « voici ton Dieu qui vient à toi »… et Jésus répond : « venez à moi, vous tous qui peinez ». Deux langues différentes, mais un même verbe qui traduit une même réalité : la vie chrétienne comme une rencontre entre deux libertés qui avancent l’une vers l’autre. Ici, tout est dynamique ! Dieu avance vers son Peuple, et ce Peuple est appelé à avancer vers son Dieu.
Je crois que cette intuition biblique est particulièrement importante à recevoir aujourd’hui. D’abord parce que nous avons toujours tendance à envisager la vie chrétienne de manière trop statique.
Du côté de l’homme, c’est souvent par lassitude ou par fatigue. Nous avançons dans le brouillard au milieu d’un monde avide de pouvoir et nous sommes tentés de dire « stop », de nous arrêter sur le bord du chemin et de refuser d’avancer vers ce Dieu qui nous paraît absent et lointain. C’est pour répondre à cela que Jésus nous lance ce matin cet appel : « reprends la route à mes côtés, dépose sur mes épaules les croix qui pèsent sur les tiennes ».
Mais, à ce premier appel, il faut en ajouter un second. Car si Jésus nous demande d’avancer, c’est parce que lui ne cesse de venir à nous. Si l’homme est appelé à se remettre en route, c’est parce que Dieu le fait le premier. C’est la Bonne Nouvelle annoncée par Zacharie : Dieu ne reste pas confortablement installé au Ciel, attendant que l’homme se hisse jusqu’à lui. Au contraire, il vient à son contact, trouvant toujours de nouveaux moyens pour le rejoindre là où il est. C’est la parabole du berger qui va à la recherche de la brebis perdue en laissant les 99 autres. Ne croyons pas que cette brebis va se laisser facilement attraper. Jésus va jusque dans les ronces où elle s’est coincée. Il va se griffer le visage dans ces réalités épineuses qui s’épaississent et qui retiennent l’homme captif.
L’homme est appelé à venir à Dieu parce que Dieu vient sans cesse à lui. C’est l’enjeu de toute vie chrétienne : entrer dans une relation d’alliance avec Dieu au cœur de ce monde qu’il aime d’un amour infini.
Chers frères et sœurs, je ne voudrais pas créer ce matin une polémique stérile, mais en lisant ces textes, je ne peux m’empêcher de penser aux quatre prêtres qui ont été ordonnés évêques cette semaine au sein de la Fraternité Saint Pie X. Peut-être que beaucoup d’entre vous ont été blessés, comme moi, par ce que le Pape a appelé une « déchirure de la tunique du Christ ».
On dit parfois que la discorde avec nos frères de saint Pie X vient de la liturgie, de la manière de dire la messe en français ou en latin, face ou dos au Peuple, selon le missel de 1962 ou de 1969. Je crois que ces questions liturgiques, bien qu’essentielles, ne sont que la partie immergée de l’iceberg. Le différend est plus profond. Il se révèle dans notre vision de l’homme, du monde et en définitive de Dieu.
Nos frères brandissent leurs positions comme un étendard, disant que l’Eglise conciliaire n’affirme plus clairement la vérité. Ils pensent que cette vérité se situe dans la tradition, dans les valeurs éternelles prônées par une Eglise au centre de la société. Et c’est la raison pour laquelle ils célèbrent la messe dite « de toujours » ; qu’ils refusent toute réforme du catéchisme puisqu’aucun ne pourrait égaler celui du Concile de Trente. Je crois qu’il est faux de dire que ces chrétiens vivent dans le passé ; ils sont comme nous aux prises avec ce monde. Ce qui caractérise plutôt leur attitude, c’est leur manière d’être au monde. Bien souvent, ils sont enfermés dans une compréhension trop statique de ce dernier ; une vision statique de la vérité comprise comme un contenu hermétique à toute évolution culturelle.
A l’inverse, l’effort de l’Eglise, non pas depuis le Concile Vatican II comme on l’entend parfois, mais depuis ses origines, consiste à entrer dans une dynamique, ce que nos frères considèrent être du relativisme. A mon avis, il n’y a rien de plus faux. En effet, que vaut une vérité si elle n’est plus audible par ceux qui l’écoutent ? Que vaut une vérité si elle n’est pas traduite dans un langage, une culture qui pourra la faire sienne et s’y conformer ? La vérité n’est pas un contenu clos sur lui-même, toujours le même et parfaitement immuable. La vérité est une Personne, Jésus, qui est aussi le chemin et la vie. Celui qui, sans cesser d’être lui-même, vient au contact de l’homme pour le sauver dans son langage, sa culture et son histoire.
Autrement dit, chers frères et sœurs, la vérité que nous annonçons n’est pas étrangère à la manière dont nous l’annonçons, ni aux personnes à qui elle s’adresse. Ce qui était vrai au Concile de Trente demande à être reformulé pour être vrai aujourd’hui. Non que le contenu de la foi ait changé, mais la vérité qui s’en dégage doit être à nouveau interprétée théologiquement pour entrer en résonnance avec la compréhension que notre société contemporaine peut en avoir. Dire cela, ce n’est pas relativiste ! C’est au contraire la seule manière d’être fidèle à la Parole de Dieu adressée à notre temps, interprétée par le magistère de l’Eglise qui ne cesse de travailler à son service. En refusant d’entrer dans cette dynamique ecclésiale et théologique, nos frères de saint Pie X finissent par ne plus être capables d’entrer en dialogue avec ce monde que le Christ est venu habiter et sauver. Nous avons envie de leur dire avec Zacharie : « Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton Dieu qui vient à toi ».
Chers frères et sœurs, mon appel de ce matin vous paraîtra peut-être insistant, mais il me semble essentiel : n’ayons pas peur du monde dans lequel nous vivons, Jésus l’a vaincu. N’ayons pas peur de l’humanité du XXIe siècle, c’est aussi pour elle que Jésus a donné sa vie. N’ayons pas peur de traduire la foi dans notre culture, Jésus doux et humble de cœur vient nous sauver là où nous sommes, avec tout ce que nous vivons, tout ce que nous portons. Mais, par attachement au Christ, prions pour nos frères qui n’arrivent plus à porter un regard bienveillant sur notre monde contemporain. Et prions pour que l’Esprit du Ressuscité fasse grandir par nous l’unité de l’Eglise. Amen.







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