Chers frères et sœurs, je vais vous faire une confidence. Je n’aime pas prêcher sur la parabole du semeur. Le problème, ce n’est évidemment pas la parabole elle-même. Elle est très belle, bien construite, pleine de sens. Non, le problème, c’est qu’après l’avoir prononcée, Jésus prend le temps de la décortiquer. Et le lecteur, comme une petite souris qui se cache dans un coin de la pièce, bénéficie de cette explication au même titre que les apôtres ! Que voulez-vous que je rajoute ? Je ne vais pas essayer de faire mieux que Jésus… Il est la Parole faite chair, l’Exégète du Père ! Ce serait un peu ridicule de commenter son commentaire, sous peine de rendre confus ce qui est limpide. Charge donc à chacun de sonder son propre cœur. Suis-je de ceux qui n’ont pas de racine en eux ? Suis-je de ceux dont les soucis du monde étouffent la Parole ? Ou bien suis-je cette bonne terre où la Parole peut porter du fruit ? Voilà, les questions que Jésus pose indirectement à chacun d’entre nous en expliquant sa parabole.
Et puisqu’il le fait si bien, je me permets de faire un pas de côté pour focaliser notre regard sur ce que Jésus ne dit pas. Car, peut-être l’avez-vous remarqué, lorsqu’il commente la parabole du semeur, Jésus concentre toute son attention sur celui qui reçoit la Parole… Et ne dit rien sur celui qui la sème !
Mais qui est ce mystérieux semeur ? A vrai dire, l’évangile n’en dit rien ! La seule chose que l’on sait, c’est que la semence qu’il répand est la « parole du Royaume ». Ce qui nous laisse penser que c’est Dieu lui-même. D’ailleurs, puisqu’il est « sorti pour semer », comme le Fils est « sorti » pour fouler la terre d’Israël, on peut raisonnablement penser que Jésus parle en réalité de lui-même. C’est en tout cas ce que la tradition chrétienne a retenu. Cependant, rien ne nous oblige à cette stricte interprétation ! Car Jésus a appelé ses disciples à assurer la même mission que lui ! On l’entendait il y a quelques semaines lorsqu’il les envoyait en mission : « en chemin, proclamez que le royaume des Cieux est tout proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. » Ce qui veut dire que ce semeur ne nous est pas complètement extérieur. Nous ne sommes pas seulement ces cœurs qui doivent accueillir la Parole, mais également les ouvriers que le Seigneur appelle à jeter avec lui la semence.
Et je tiens à ce verbe « jeter ». Car, s’il n’est pas utilisé dans l’évangile, il semble qu’il corresponde bien à la réalité décrite dans la parabole. Le semeur jette la semence dans tous les sens. Non par maladresse, mais parce que la Parole n’est pas réservée à une élite ! Le semeur ne se contente pas de semer dans les lieux où il est sûr que la semence portera du fruit. Le semeur est généreux. Il sème partout, sans retenue.
Ce qui nous donne un enseignement précieux sur la manière dont Dieu agit dans le monde. Bien sûr qu’il sait que notre cœur n’est pas toujours prêt à accueillir ses dons ! Bien sûr que sa Parole tombe souvent dans des cœurs de pierre et des esprits étouffés par les soucis du monde ! Mais ça ne l’arrête pas ! Ça ne l’empêche pas de se donner généreusement ! Car il sait que « sa Parole ne reviendra pas sans résultat, sans avoir accompli sa mission ». En voilà une Bonne Nouvelle ! Dieu ne se décourage jamais ! Il n’a pas peur de semer largement dans ce monde qui souvent l’ignore. Sa stratégie ne fait aucune économie de moyen. On l’a vu sur la croix. Alors qu’il est frappé, humilié, blessé, il continue de semer jusque dans le cœur du bon larron : « en vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis ».
Quel enseignement ! Quel modèle aussi puisqu’il nous confie la mission de semer avec lui ! Et cela vient vite nous sortir de notre petit confort. Car, avec nos petits moyens, nous serions tentés d’établir une stratégie à court terme. Pour économiser nos forces, nous aurions envie de rationnaliser – pour ne pas dire rationner – notre évangélisation en annonçant la Parole uniquement dans les lieux où elle est susceptible d’être accueillie. Ce que Jésus refuse ! Il nous appelle à ne jamais cesser d’élargir l’espace de notre tente, peu importe ce que nous voyons des cœurs à qui nous annonçons l’Evangile. La raison d’une telle générosité se trouve d’ailleurs dans le Psaume entendu tout à l’heure. David s’adresse à Dieu en disant : « tu prépares la terre, tu arroses les sillons ; tu aplanis le sol, tu le détrempes sous les pluies, tu bénis les semailles ». Frères et sœurs, notre petite stratégie serait pertinente si nous devions nous contenter de nos propres forces ! Mais ce n’est pas notre parole que nous annonçons, mais la Parole de Dieu lui-même. Et donc, sans jamais contraindre la liberté de l’homme, Dieu prépare les cœurs à la recevoir. Chacun selon sa temporalité, chacun à son rythme, il laboure les cœurs. Parfois, il les détrempe sous des larmes. Mais surtout, il ne cesse de bénir ceux qui se mettent à sa suite pour répandre généreusement la Parole du Royaume.
Oui, chers frères et sœurs, l’homme créé ne trouvera son accomplissement que dans le Christ venu le sauver. Et pour cela, Jésus appelle chacun d’entre nous à œuvrer sans relâche pour annoncer qu’il est le Sauveur. Parfois par des mots, souvent par des gestes de miséricorde, toujours par une charité active, nous sommes appelés à annoncer l’évangile. Telle est la mission de toute vie chrétienne ! Telle est la mission que nous recevons particulièrement cette semaine au cœur de nos activités quotidiennes, auprès de toutes les personnes que nous allons rencontrer. Pour cela, recevons aujourd’hui le Corps du Christ et demandons la grâce de devenir, nous aussi, des semeurs généreux, sans calcul, parce que Dieu n’a jamais calculé son amour. Amen.







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