(Homélie prononcée à Maumont)
Après la lecture d’un tel récit, chers frères et sœurs, il est assez naturel de concentrer toute notre attention sur la personne de Jésus. C’est indéniable, il est la figure centrale de ces chapitres. A la fois le « Prophète » accueilli par les chants de la foule ; le « Maître » qui envoie ses disciples préparer la Pâques ; le « Rabbi » que Judas livre par un baiser ; et enfin le « Fils de Dieu » reconnu par le Centurion.
Cependant, je crois que ce point focal, ce point de convergence de tout le récit, n’abolit pas son environnement, son contexte, le cercle qui l’entoure. Bien au contraire ! Je ne sais si c’est le génie littéraire de saint Matthieu, ou simplement le mode de révélation qu’est Jésus, mais tout en faisant de ce dernier le personnage central, l’Evangile n’invisibilise pas les autres protagonistes.
C’est pourquoi, ce matin, j’aimerais que l’on détourne un instant notre regard du Crucifié pour contempler le groupe des apôtres. Ce petit groupe qui suit Jésus depuis de longs mois. Ce petit groupe qui a eu le temps d’entrer dans son intimité.
Alors cette contemplation ne sera pas béate. Car le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ici les apôtres ne sont pas montrés sous leur meilleur jour.
D’abord, ils commencent par douter d’eux-mêmes. Lorsque Jésus leur dit sur un ton solennel : « Amen, je vous le dis : ‘l’un de vous va me livrer’ ». Chacun son tour, ils se mettent à l’interroger : « serait-ce moi, Seigneur ? » Apparemment, aucun n’est parfaitement confiant dans sa capacité à le suivre jusqu’au bout. Pourtant, quelques instants plus tard, lorsque saint Pierre osera une parole pleine d’aplomb : « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas », l’évangéliste précise ironiquement : « tous les disciples dirent de même ».
Je dis bien ironiquement car on connait la suite. A peine Jésus est-il arrêté que « TOUS l’abandonnèrent et s’enfuirent ». Et quelques versets plus loin, lorsque Pierre est interrogé sur ses liens avec le suspect : « il se mit à protester violemment et à jurer : ‘je ne connais pas cet homme’ ». Coup de grâce ! Si même Pierre renie celui qu’il décrivait plus tôt comme « le Fils du Dieu vivant », alors le groupe entier se trouve disqualifié. Dans la Passion, Jésus est seul, résolument seul, comme il l’avait prédit en citant l’Ecriture : « je frapperai le berger, et les brebis du troupeau seront dispersées ».
Elle est triste, cette attitude des apôtres. Et en même temps, tellement réaliste. En tout cas, c’est ce que je suis forcé de reconnaître en regardant ma propre vie spirituelle. Quand tout va bien, je n’ai aucun mal à dire que je suis un disciple du Christ. D’ailleurs, quand on me pose la question, je suis parfaitement capable de dire que je serais prêt à le suivre jusqu’au bout. Pourtant, dès que survient une épreuve, ma foi en apparence si solide, commence à vaciller. Et lorsque la situation se dégrade, je me mets bien vite à reprendre par petits bouts ce que j’avais si généreusement donné.
Comment aurions-nous réagi si nous avions été apôtres du Seigneur ? Aurait-on été au nombre des saintes femmes, au pied de la croix ? Ou aurait-on été transis de peur comme ceux qui abandonnèrent Jésus ? Personnellement, j’aimerais vous dire que j’aurais été du nombre des premières… mais rien n’est moins sûr.
Alors, chers frères et sœurs, faut-il se morfondre sur cette faiblesse ? Faut-il cesser de suivre le Christ sous prétexte que notre foi est fragile ? Il me semble que l’évangile nous en empêche. Car, sans être dupe, Jésus appelle ses apôtres à rester fidèles, malgré leurs faiblesses. Il savait que ces derniers allaient l’abandonner. Il savait que saint Pierre allait le renier. Pourtant, il n’a cessé de montrer à chacun son amour inconditionnel. Et, chose plus extraordinaire encore, il a dépassé ces reniements en les appelant à envisager l’avenir à ses côtés : « Cette nuit, leur dit-il, je serai pour vous une occasion de chute. (…) Mais, une fois ressuscité, je vous précèderai en Galilée ».
Chers frères et sœurs, en contemplant la Passion de Jésus tout au long de cette semaine sainte, nous sommes appelés nous aussi à regarder en face notre fragilité, sans mettre un voile pudique sur notre vulnérabilité. Non pas par dolorisme ni par fausse modestie, mais par souci de vérité pétrie de miséricorde pour nous-mêmes. Car si nous présentons au Seigneur ces faiblesses et ces fragilités, lui seul est capable de les transfigurer, à l’image des plaies qui apparaissent encore sur son Corps Ressuscité.
Alors, frères et sœurs, quoi qu’il arrive, n’arrêtons pas de croire dans la capacité du Christ à nous sauver. N’imitons pas le geste posé par Judas dans un élan de désespoir. Mais engageons-nous à la suite de Jésus, tel que nous sommes. Car il n’est jamais trop tard pour revenir auprès de lui et reconnaître, comme le Centurion au pied de la Croix : « VRAIMENT, celui-ci était Fils de Dieu ». Amen.






Laisser un commentaire