« Abraham partit vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait. » Voilà les premiers mots que nous avons entendus des livres saints à l’instant. Mots étonnants pour entrer dans un mariage, mais qui sont aussi d’une remarquable lucidité.
Le mariage, la vie de couple, est une construction à vivre jour après jour. Mais cette construction est une aventure sans fin. A nul moment un couple peut dire honnêtement : « ça y est, nous y sommes, il n’y a plus rien à faire, plus aucune pierre à poser, plus aucun ajustement à faire, la construction est terminée. » Penser cela serait certainement le premier moment du délitement. Parce qu’il n’y aurait plus de mouvement, plus de souffle, plus d’aventure, plus d’incertitude. Non pas qu’il faille être sans cesse agité ou excité, non pas qu’il ne faille jamais se poser et se recentrer, bien au contraire. Mais le couple, et en l’occurrence le couple dans un mariage, ressemble davantage à un départ chaque jour renouvelé vers l’inconnu, qu’à un mur de certitudes solidement et définitivement établit. C’est en tout cas la vision que vous nous en proposez, Victor et Sophie, à travers cet extrait de la Lettre aux Hébreux. Mais c’est aussi l’expérience que vous en faites. Votre volonté est bien sûre intacte à vous engager l’un avec l’autre pour la durée de vos jours, mais précisément : cette durée et les différences si nombreuses qui vous distinguent l’un de l’autre ouvrent à l’inconnu de la route, et donc d’abord à la foi.
La foi, ou la confiance, en l’autre, si mystérieux, et qui restera sans doute toujours un mystère, aussi long que soit le chemin, aussi nourris que soient les échanges et les expériences communes. Or, c’est précisément cette foi, ou cette confiance, qui devient construction. Votre couple n’est pas un bunker hermétiquement bétonné : il ressemble plutôt à un espace de liberté où l’un et l’autre, dans la confiance mutuelle, vous donnez l’un à l’autre et faites advenir l’autre à ce qu’il est. Et cette confiance et cette liberté ne sont pas statiques. Elles sont mouvement, circulation d’un amour qui permet à chacun de devenir soi en se donnant à l’autre et aux autres… à l’image de l’amour trinitaire. Dieu – il faut bien lâcher le mot à un moment – n’est-il pas la source de la confiance, de la liberté, de ce mouvement, de cette création permanente, du don de vie sans cesse offert en plénitude ? N’est-il pas aussi celui vers qui nous allons, jour après jour, en grandissant dans cette plénitude offerte ? Et n’est-il pas le compagnon de route, en qui vous mettez toute votre confiance car il sera toujours fidèle à sa promesse, lui la vraie fondation de la ville – et de votre couple – dont il est aussi « le bâtisseur et l’architecte » ?
Il y a une folie à s’engager ainsi dans l’inconnu. Mais une folie portée par le désir d’un absolu, le Christ, dont on sait qu’il n’abandonnera jamais ceux qu’il a appelés puis envoyés.
Victor et Sophie, vous vivez dans cette confiance et dans cette espérance. Vous trouvez en Dieu, chacun à votre façon et en même temps d’une manière commune unique à vous deux, l’enracinement dans le Seigneur, l’habitation dans sa maison. « Le Seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte ? » chantait le psaume. Jésus invite à cette même confiance dans l’Evangile : « Ne vous faites pas tant de souci pour ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez »… « Votre Père céleste sait de quoi vous avez besoin » et il pourvoira. Mais il invite néanmoins à s’engager fermement dans ce monde qui est le nôtre, et à se donner chaque jour de la peine pour « chercher d’abord le Royaume de Dieu et sa justice. »
Si Dieu prend soin de vous, comme de chacun d’entre nous, il vous invite en retour à prendre soin de l’Eglise et du monde. La confiance n’est pas une fuite, ni une stratégie d’évitement. Elle est un moteur et une force, pleine de la douceur qui confond les forts et les violents, pour s’impliquer résolument dans les combats de notre temps. Et devenir témoins d’un autre monde possible, artisans d’unité, source de fécondité. Voilà la mission à laquelle vous consentez, Victor et Sophie, en vous liant aujourd’hui par le sacrement du mariage. Par la force de vos différences pour beaucoup irréconciliables mais qui devient lieu d’engendrement et de liberté, par la confiance et la foi qui vous habitent l’un pour l’autre et tous les deux en Dieu, par l’aventure que vous allez vivre jour après jour dans les paroles et les silences, dans les pardons donnés et reçus, dans les ajustements permanents d’une construction toujours en mouvement, par la grâce du sacrement que vous recevez et que vous nourrirez à celui de l’Eucharistie. Habitez ce monde comme vous désirez « habiter la maison du Seigneur » : de toute votre existence, de toutes vos capacités, pour chercher toujours le Royaume de Dieu et sa justice. Avec votre famille et vos amis, avec tous ceux qui vous entourent aujourd’hui, et avec l’Eglise toute entière, que vous ravivez aujourd’hui de votre « oui ».
Sophie et Victor, prenez la route en toute confiance. Ecoutez les cris des hommes, le silence et la Parole de Dieu, et devenez, pour eux et avec lui, des bâtisseurs de la patrie qu’Il nous a préparée.
Amen.
P. Benoît Lecomte







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