(Homélie du donnée à l’Abbaye de Maumont)
« Tous ensemble ils crient de joie car, de leurs propres yeux, ils VOIENT le Seigneur qui revient à Sion ».
« Tous les lointains de la terre ont VU le salut de Dieu ».
« La terre tout entière a VU la victoire de notre Dieu ».
« Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons VU sa gloire ».
« Dieu, personne ne l’a jamais VU ; le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître ».
Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin, chers frères et sœurs. Sans rien en dire, en me contentant de rapprocher ces quelques versets, vous avez compris où je veux en venir ce matin. Dans tous les textes de l’Ecriture que nous venons d’entendre, le mystère de Noël est compris, interprété, explicité avec le sens de la vue. Par l’Incarnation, ce qui était invisible par essence est devenu visible. Ce qui était voilé, caché est devenu sensible, tangible. Et je pèse mes mots ! Car ici, ce n’est pas simplement une idée. Ce n’est pas seulement une contemplation intérieure, mentale. Dans la Personne de Jésus, Dieu se donne à voir. Dieu – il faut entendre le Père – personne ne l’a jamais vu. Mais le Fils, « lui qui est Dieu » ajoute saint Jean, nous l’a fait connaître… et j’ai envie de rajouter : « nous l’a fait voir ». Car on le sait bien, il n’y a pas de séparation, de division dans la Personne du Christ. Et son corps physique, son corps présent dans ce « nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire », c’est le corps de Dieu. Car le Verbe ne s’est pas contenté de se glisser dans un corps comme dans une combinaison de plongée ; il n’a pas enfilé un corps comme on boutonne une chemise. Il est devenu un corps humain sans jamais cesser d’être le Dieu éternel, infini et tout-puissant.
J’ai bien conscience, chers frères et sœurs, que je suis un peu vache de vous prendre au saut du lit, après une courte nuit, avec un tel discours théologique. Mais, en réalité, ce que je viens de dire avec des mots compliqués, peut se résumer d’une manière très simple : Noël n’est pas une idée ; Noël n’est pas un concept. Noël est un événement, une personne physique… et surtout une personne visible. En Jésus, bébé, adolescent, jeune adulte, c’est Dieu qui se donne à voir. Et à mon avis, sans que cela soit conscient pour la très grande majorité des hommes, c’est ce qui crée un tel engouement autour de la fête de Noël. Comme le disait le vieil Isaïe : « tous ensemble, ils crient de joie ». Pourquoi ? « Car, de leurs yeux, ils VOIENT le Seigneur qui revient à Sion ».
Alors, vous me direz peut-être, que c’était vrai au temps de Jésus. Mais aujourd’hui, comment vivre cette visibilité de Dieu ? Comme la Vierge Marie, comme saint Joseph, comme les bergers, nous ne pouvons pas suivre une étoile pour aller auprès d’une mangeoire. Nous ne pouvons pas toucher la frange de son manteau. Nous ne pouvons pas saisir la main de Jésus qui nous relève. Alors sommes-nous condamnés à ne rien voir ? Le voile du Temple s’est-il recousu après l’Ascension ? Sommes-nous parfaitement identiques aux Hébreux, n’attendant plus la venue du Messie, mais son retour en gloire ?
Evidemment que non ! La terre entière a VU la victoire de notre Dieu. Et elle peut aujourd’hui voir le Verbe fait chair d’une manière tangible, physique, sensible, presque charnelle.
Lorsque je vous dis cela, beaucoup d’entre vous pensent instinctivement au mystère de l’Eucharistie. Dans le pain et le vin consacrés, ce n’est pas une simple représentation de Dieu, c’est Dieu lui-même, le Verbe fait chair qui se donne à manger et à boire… Evidemment, sa présence demeure sacramentelle et donc médiatisée par les espèces eucharistiques, mais c’est tout de même une présence réelle.
Cependant, figurez-vous que ce n’est pas d’abord à cela que je pense lorsque je parle d’une présence physique, tangible, de Jésus au milieu du monde. Je pense à un mode de représentation plus ecclésial. Car, en raison de notre baptême, de ce sacrement qui nous unit à lui d’une manière indéfectible, Jésus est présent non seulement au milieu de nous, mais en nous et par nous. C’est le sens profond de l’Eucharistie que nous célébrons. Non pas être simplement là pour adorer le Saint-Sacrement d’une manière extérieure, mais DEVENIR vraiment le Corps du Christ. Personne ne peut l’être individuellement bien sûr. Personne ne peut à lui seul représenter le Verbe fait chair. En revanche, ensemble, plongés avec le Christ dans l’eau du baptême, nourris par sa Parole et son Eucharistie, rassemblés dans une même communauté, nous sommes la visibilité de Dieu. Nous sommes le Corps du Christ. On pourrait même dire que nous sommes sa présence réelle au milieu du monde. Car, comme le dit encore saint Jean dans le Prologue : « à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. Ils ne sont pas nés du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme : ils sont nés de Dieu ».
Quel mystère, chers frères et sœurs ! Et en même temps, quelle responsabilité ! Dieu nous donne d’être, collectivement, parce que membres de l’Eglise, Corps du Christ, sa visibilité dans le monde. Alors en cette période de Noël, prions avec plus d’ardeur celui qui nous fait une telle confiance. Prions celui qui fait de nous ses enfants dans le Fils unique. Que ce mystère de Noël nous donne une plus vive conscience de notre rôle dans le monde ; que cela nous engage plus pleinement à laisser Dieu se rendre présent, visible à travers notre communauté. Amen.






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