Parler d’amour. Inviter à aimer. Voilà bien le cœur de l’Evangile et de toute l’Histoire Sainte. Voilà le cœur de la Révélation de Dieu à l’humanité : l’amour. « Dieu est amour » (1Jn 4, 7), résumera Saint Jean dans sa Lettre. Voilà qui nous adouci le cœur, contrairement à d’autres pages d’Evangiles plus abrasives. Un peu de douceur ne nuit pas, dans ce monde brutal et violent. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même. » Nous aimons réentendre ces mots sortis de la bouche de Jésus.
Mais arrive vite un problème. Si ces mots restent des mots, une théorie, une idée, un rêve, ils peuvent effectivement nous faire du bien. Si au contraire ils doivent devenir réalité, actions concrètes et engagement, voilà qui devient plus difficile à accueillir. Car leur exigence est incommensurable. Jésus les prononce d’ailleurs dans des circonstances tout à fait contraires à l’amour : on lui pose une question pour le piéger. Il y a chez son interlocuteur de l’hypocrisie, de la jalousie, de la haine peut-être, la recherche d’un faux pas qui pourra permettre d’accuser Jésus. Rien qui ne s’apparente à l’amour.
Le Livre de l’Exode va plus loin et entre dans « le dur » du sujet. Faut-il en relire l’extrait pour l’entendre dans toute sa radicalité ? « Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas […] Vous n’accablerez pas la veuve et l’orphelin […] Si tu prêtes de l’argent à quelqu’un de mon peuple, à un pauvre parmi tes frères, tu n’agiras pas envers lui comme un usurier : tu ne lui imposeras pas d’intérêts. Si tu prends en gage le manteau de ton prochain, tu le lui rendras avant le coucher du soleil. » Voilà qui devient concret. Et engageant. Osons même le terme : politique.
Car nous comprenons alors que ces paroles de Jésus sont à mettre en pratique aujourd’hui même, et dans le contexte et le présent dans lesquels nous vivons. Il ne s’agit pas d’un commandement de bisounours, de gens naïfs ou de doux rêveurs qui voudraient s’extraire d’un monde trop dur. Non, il s’agit d’appliquer un commandement, autrement dit un ordre. Peut-on commander, ordonner d’aimer ? Il en est question, de « l’ordre », depuis quelques jours dans notre pays. « Il faut remettre de l’ordre », entendons-nous des personnalités autorisées et influentes. Avec l’idée, avouée ou non, derrière les mots, d’augmenter les niveaux sécuritaires, de diminuer les libertés, de soupçonner toute personne qui n’aurait pas les idées ou le facies convenus.
Et si « mettre de l’ordre », c’était précisément obéir au commandement et à l’ordre de Jésus, celui d’aimer ? Et si « aimer », était justement retrouver le bon ordre des choses et des réalités ? Non pas aimer du bout des lèvres ou aimer celui qu’il ne nous est pas difficile d’aimer parce qu’il nous ressemble. Mais aimer toute femme, tout homme, au nom même de son humanité. Avec l’exigence de l’amour qui va jusqu’au bout, qui respecte l’autre pour ce qu’il est et qui l’accueille comme plus grand et plus important que soi.
Rappelle-toi, dit encore le livre de l’Exode. Rappelle-toi de l’amour que Dieu te porte et t’a porté depuis toujours. Car le pauvre, l’immigré, l’orphelin, l’étranger, c’était toi. Tu as connu la misère, l’indignité. Dans ton histoire, ou celle de tes parents ou de tes grands-parents. Et Dieu était là, et il t’a aimé plus que tout. « Vous étiez vous-mêmes des immigrés », rappelle le Seigneur à son peuple… et je vous ai écouté. « Lui m’a dégagé, mis au large, il m’a libéré, car il m’aime », chante le psalmiste. Comme le Seigneur a toujours été là dans ta détresse, n’oublie pas ceux qui se présentent à toi, devant toi, dans leur nudité et leur pauvreté. Peut-être même aussi dans leur violence Ils te rappellent que tu as aussi été pauvre, et que tu l’es peut-être encore par certains aspects. Ton cœur ne peut être fermé à leur cri, car ce cri est celui que tes entrailles ont connu aussi, ou pourront connaître un jour.
Dans un climat social qui nous monte facilement et rapidement les uns contre les autres, l’ordre de l’amour n’est pas une réalité qui nous distingue, les uns aimant, les autres ayant besoin d’être aimés. L’amour est une réalité qui nous relie, en nous aimant les uns les autres de l’amour même de Dieu pour nous. Car cet amour est tout un : celui de Dieu et celui du prochain. Il nous relie et nous unit, nous mets en dialogue et en écoute, au-delà de toutes les peurs qui peuvent nous traverser. Il est l’amour qui désarme les regards obliques pour nous regarder les uns les autres les yeux dans les yeux, comme des personnes aimées de Dieu, et assoiffées d’amour.
Cette page d’Evangile n’est pas si douce que ça. Elle nous oblige à un sursaut d’humanité au milieu d’une actualité dévastatrice. Elle nous oblige à une hauteur de vue et de cœur qui va déjouer toutes les facilités politiciennes et tous les raccourcis médiatiques. Elle nous oblige à vivre déjà de cet amour entre nous, fils et filles de l’Eglise, disciples du Christ, pour manifester au monde la réalisation prophétique que l’Eglise est appelée à être par son Seigneur.
En cette Eucharistie, soyons nourris de Celui qui est l’Amour et qui se donne à nous jusqu’au bout. Pour que nous sachions l’aimer en retour, en nous aimant les uns les autres, jusqu’aux confins de toute l’humanité.
Amen.
P. Benoît Lecomte







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