« Aussitôt après avoir nourri la foule dans le désert, Jésus obligea les disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive ». C’est le seul endroit dans tout l’évangile (avec son parallèle en Marc), que l’on entend ce verbe : ἠνάγκασεν (ēnankasen), de ἀναγκάζω (anankatso), qui signifie « contraindre », « forcer », « obliger », « presser fortement ». La seule chose que Jésus oblige ses disciples de faire, c’est de monter dans la barque et de le précéder sur l’autre rive. L’image est forte. Nous mesurons toute la portée symbolique de ces quelques mots, qui ne décrivent pas uniquement une action géographique. La barque, c’est l’Eglise. Passer sur l’autre rive, c’est vivre Pâques, c’est traverser les ravins de la mort, c’est traverser le mal, c’est atteindre la vie éternelle. Et les disciples ne semblent pas avoir le choix. Jésus est là pour ça : pour que les disciples montent dans la barque et passent sur l’autre rive. Après la multiplication des pains, la tentation est grande pour la foule comme pour les plus proches de Jésus, de le faire roi, de l’admirer, de lui donner un rôle qu’il ne veut pas. Le signe donné était pourtant incroyable, merveilleux, fantastique : nourrir 5000 hommes sans compter les femmes et les enfants avec seulement cinq pains et deux poissons donnait la grandeur de la puissance de cet homme, Jésus, en qui l’on pouvait sans se tromper reconnaitre la puissance de Dieu. Mais ce n’est pas dans l’extraordinaire que Dieu veut se faire reconnaitre. Ni dans l’ouragan si fort et violent qu’il fend les montagnes et brise les rochers, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu. Mais dans « le murmure d’une brise légère ». C’est l’expérience qu’en avait fait le prophète Elie en son temps, lui qui était poursuivi et cherchait à se cacher, découragé par une traque interminable, ne demandant plus que la mort pour s’en sortir.
Les disciples dans l’évangile sont à l’opposé de l’état d’esprit d’Elie : fort du miracle de la multiplication des pains, on les imagine surexcités. Mais l’enthousiasme ne dure pas. Viennent la nuit puis les vents contraires, et la peur. Les cris. Peut-être aussi le sentiment d’abandon, puisque le maître n’est plus avec eux. Il les a pourtant envoyés au-devant de lui, « sur l’autre rive. » Image de notre vie, de notre pèlerinage de vie : n’avons-nous pas, nous aussi, et chacun de nous, à passer sur l’autre rive, chaque jour un peu plus ? A monter dans la barque et à accueillir un peu plus chaque jour l’élan de vie éternelle qui nous a été donné au jour de notre baptême et au premier souffle de notre vie ? A vivre chaque jour un peu plus de l’amour infini du Père, capable de nourrir les foules en abondance, de son Pain, de sa Présence, de sa Parole et de sa miséricorde ? A faire confiance au seul Maître des flots, Celui qui est capable de marcher sur les eaux, c’est-à-dire de marcher sur le royaume de la mort, d’écraser le mal et la haine de ses pieds, de son corps et de sa vie ?
Mais nous avons peur.
Peur de mal faire ou d’avoir mal fait, de ne pas être assez justes, assez bons, assez droits.
Peur des autres ou de nous compromettre avec d’autres qui ne pensent pas comme nous.
Peur de nous engager totalement, au risque de perdre, pensons-nous, notre liberté, notre confort, nos assurances.
Peur de nous mettre au service des autres, même en Eglise (peut-être encore plus en Eglise), parce que nous ne nous en sentons pas capables, ou pas dignes, ou pas légitimes.
Peur de l’avenir, de la situation dans le monde, de la maladie, de la division, de perdre quelque chose ou quelqu’un…
Peut-être nous faut-il passer par l’expérience de Pierre. Nous l’aimons bien, Pierre. Il nous ressemble tant, nous lui ressemblons tant. « Viens ! » lui dit Jésus. Et Pierre descend de la barque et marche sur l’eau ! Dans une totale confiance en Jésus. Jusqu’à ce que sa propre réalité et ses peurs se rappellent à lui, jusqu’à ce que la confiance soit remise en doute. Et il s’enfonce, lui le pêcheur qui ne sait évidemment pas nager, comme les hommes de son époque. Alors il nous faut aller jusqu’au bout de l’expérience de Pierre : l’expérience de la main de Jésus. Qui t’attrape. Par les pieds, les mains, le cou, les fesses, les cheveux parfois. Mais qui t’attrape pour te remettre en route, vers l’autre rive. Puissance de la miséricorde de Jésus, capable de venir t’arracher du plus profond de tes peurs et de t’offrir sa paix.
Pour chacun de nous, et pour nous tous en Eglise (la barque), l’invitation de l’Evangile est claire : fait confiance au regard de Jésus. Fait confiance à la Parole de Jésus : « Viens ! » Fait confiance à la main de Jésus qui te rattrape toujours, amoureusement et puissamment. Le pire serait de ne pas monter dans la barque, de ne pas tenter la traversée, de ne pas chercher à aller sur l’autre rive. De ne pas vivre. Pars. Au risque d’avoir peur, lance-toi. En regardant le Christ, en acceptant même de marcher sur les eaux de la mort s’il te le demande. Au cœur de tes doutes et de ta peur, il est là. Au cœur de la nuit, de nos nuits, vient toujours le Ressuscité.
Peut-être n’est-ce qu’à ce prix, parce qu’il n’est pas le prix de la connaissance intellectuelle mais de l’expérience existentielle, que nous pouvons affirmer, avec le cœur et dans l’Esprit : « Vraiment, Il est le Fils de Dieu ! »
Amen.
P. Benoît Lecomte







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