« Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? » La question mérite d’être posée. Du temps de Moïse, quand le peuple a soif dans le désert et qu’il se sent abandonné par Dieu, et encore aujourd’hui, dans ce monde qui brûle de tous côtés. Le peuple avait soif d’eau fraîche… Et c’est parfois à se demander de quoi le peuple a soif aujourd’hui. Ou de quoi on lui fait croire qu’il doit avoir soif. Peut-être un peu comme cette Samaritaine, qui a visiblement cherché tout au long de sa vie à combler un vide, un manque… une soif intérieure. Une soif plus sourde, plus profonde que tout ce qu’on nous promet à longueur de temps. Une soif silencieuse au milieu de toutes les violences du monde. Une soif qui rejoint nos inquiétudes mais vient de plus loin encore. Du plus loin de nous-mêmes. Du plus profond. Se poser la question de cette soif jamais assouvie, c’est encore poser la question : « Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? »
Jésus aussi a soif. Il demande de l’eau à la femme. On entend déjà l’ultime cri sur la croix, à l’autre bout de l’Evangile : « J’ai soif ! ». Pour l’heure, il est fatigué par la route et ses disciples sont partis à la ville acheter des provisions : on peut imaginer qu’en plus d’avoir soif, il a faim. Les disciples reviendront d’ailleurs tout content de leurs achats, prêts à donner à manger au maître qui leur annonce ce qu’est sa nourriture : faire la volonté du Père.
Faim et soif : ce ne sont pas des idées, mais des réalités. Qui nous tiennent au corps. Qui tiraillent le corps. Qui nous prennent au corps. Qui nous saisissent entièrement.
Deux faims, deux soifs, deux corps se rencontrent. Qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre, qui ne devraient pas se rencontrer, que tout oppose, qui devraient même se rejeter l’un l’autre. Ils sont là, l’un et l’autre, au bord du puits, au bord de la source… échangeant la parole, partageant leurs besoins, leurs désirs et leurs questions.
Il en est finalement de Jésus et de la femme de Samarie comme il en est de Dieu – celui que nous ne connaissons pas – et de l’Homme. Si différents l’un de l’autre, et si attirants l’un vers l’autre. Assoiffés l’un de l’autre, comme en une Alliance jamais tout à fait réalisée mais toujours en accomplissement. Dans un partage, une soif mutuelle. Un dialogue qui met à nu. En vérité.
« Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? »
Est-il au milieu de nos soifs et de nos faims, au milieu de ce monde fou, au milieu des bombes et des violences, des mis à terre et des mis dehors, au milieu de nos déserts et de nos doutes ? La rencontre de Jésus avec la Samaritaine nous donne la réponse : oui. Oui, le Seigneur est là, au milieu de nous. « Levez les yeux et regardez les champs déjà dorés pour la moisson. » Tout est là. Il n’y a rien à attendre pour plus tard : il nous suffit – mais quel effort de conversion est-ce ! – de lever les yeux et de regarder. Comme petit à petit la femme lève les yeux et ouvre son cœur mis à nu pour découvrir qu’elle est assise à côté du Messie et qu’elle parle avec lui : Il est là. Pas au lointain en Judée ou à Jérusalem, pas chez les bien-pensants de son village qui lui ont jeté la pierre, Il est là, avec elle. Au milieu de son peuple qui n’a plus de frontière. Il est là, comme une eau vive, comme une source.
Comme une source d’eau jaillissante, que rien n’arrête. Présence rafraichissante, au bord du puits. Il est Parole libératrice qui étanche la véritable soif. Il est nourriture qui apaise la faim. Pain de Vie.
Eucharistie.
Lieu de la rencontre de deux corps, celui de l’Homme et celui de Dieu, qui ont faim et soif l’un de l’autre et qui, si différents l’un de l’autre, se désirent. Une rencontre qui n’est ni sur la montagne ni à Jérusalem, mais sur la route et en l’Homme assoiffé de paix et de vérité, de Présence aimante et de miséricorde. Eucharistie. Rencontre décoiffante, renversante, qui mets à nu, en vérité, et qui transforme : de rejetée, la femme devient témoin et même apôtre : « beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus à cause de la parole de la femme qui rendait témoignage. » La rencontre avec Jésus jusqu’en l’eucharistie – révélation de Sa Présence au milieu de nous – ne peut laisser indemne.
Nous voici comme la femme de Samarie au bord du puits, à goûter la Parole de Dieu, à nous laisser rafraichir et réhydrater par elle. Et dans cette rencontre incroyable avec le Messie, allons jusqu’à l’eucharistie, jusqu’à la demeure de Dieu non seulement parmi nous, mais en nous, au milieu de nous. En ce troisième dimanche de carême, suivons la Samaritaine dans sa conversion pour vivre aussi la nôtre. Comme un retour à nous-mêmes, à Dieu et aux autres, dans un même et seul élan. Que cette eau vive nous désaltère. Que ce Pain vivant nous transforme radicalement, ouvrant nos cœurs et nos yeux. Et que nous annoncions à notre monde, autant désenchanté qu’assoiffé : « Oui, le Seigneur est au milieu de nous. Dieu n’a pas abandonné son peuple. Levez les yeux et regardez les champs dorés pour la moisson. »
Amen.
P. Benoît Lecomte






Laisser un commentaire