Eloge des petits, et même des tout-petits. Alors qu’il nous faut sans cesse montrer les muscles, que 48 équipes de foot cherchent à devenir « champion du monde » en ayant battu toutes les autres équipes – parce qu’il faut toujours battre les autres, même dans un jeu –, que les pressions au travail nous poussent à être toujours meilleur, qu’il faut toujours gagner, être le premier, le plus fort, le plus sage et le plus savant, alors même que, pour aller jusqu’au bout de cette logique nos députés s’apprêtent à voter que le fait d’être faible et petit ne vaudra demain plus rien, pas même de vivre, Jésus prend le contre-pied en constatant ce que réalise son Père : « ce que tu as caché au sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. » Voilà le choix du Père. Comme un écho du Magnificat : « il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles », c’est là qu’est la logique de Dieu.
Il faut bien le reconnaitre, si nous la trouvons belle et désirable, c’est une logique qui nous parait difficile à atteindre parce qu’elle va à l’encontre de celle du monde dans lequel nous sommes pris, consciemment ou non. Quel parent demandera à son enfant d’avoir la plus petite note de la classe ? Qui rêve d’avoir le plus petit salaire de l’entreprise ? Qui rêve d’être tout-petit, au lieu d’être sage et savant ? Et pourtant, avouons aussi que notre logique nous épuise. Elle crée les burn out et les mal-être, elle abîme notre santé et les liens entre nous, elle détruit la planète à force d’en vouloir toujours plus.
Mais tout cela, Jésus le sait. Il le voit. Il partage tout de notre condition, et ce qui est vrai aujourd’hui semble l’avoir été déjà en son temps. Alors il invite : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous procurerai le repos. » Et ce repos n’est pas celui des vacances, de la sieste ou de l’inactivité. Ce repos est celui du partage avec lui de ce que nous sommes et de ce que nous vivons. « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples. » Le joug est l’image, tirée du monde agricole de l’époque, du partage du travail entre les bœufs. Jésus propose de s’atteler à lui, ou de le laisser s’atteler à nous, pour vivre tout ce que nous avons à vivre. Nous ne sommes alors plus seul : il est là, avec nous, à notre rythme, sur notre route. Comme la révélation du Père à nos côtés, comme une façon pour nous de connaître le Père : « personne ne connaît le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. » Nous ne sommes pas abandonnés à la solitude de nos performances, de nos exigences ou de nos inquiétudes. Dieu-est-avec-nous, l’Emmanuel. Sa présence est un repos, parce que nous pouvons avoir confiance en lui : il ne nous lâchera pas. Il ira jusqu’au bout avec nous, pour que nous partagions la joie de sa Présence. « Notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en lui », disait Saint Augustin.
Saint Paul, dans un autre langage, dit la même chose. Nous pouvons relire cet extrait de la lettre aux Romains pour ne pas faire de contresens. Notamment parce que les mots « chair » et « esprit » n’ont pas tout à fait le même sens dans la bouche de Paul que dans notre tête. Une lecture moderne et non avertie pourrait voir dans les propos de l’apôtre une exhortation d’ordre morale, la chair se rapportant à tout ce qui concerne le corps et le charnel, l’esprit à ce qui concerne l’idée, l’âme, l’immatériel, le spirituel. L’on entend la supériorité du spirituel sur le matériel, voire le rejet de tout ce qui est charnel… et on tombe dans la morale. Ecoutons donc les mots tel que Paul les utilise. Celui qui vit « selon la chair », c’est celui qui vit selon la logique du monde. Et l’on entend, comme dans l’évangile où cette logique conduit à la fatigue, que vivre selon la chair conduit à la mort. Parce qu’elle est la vie sans Dieu, la vie déconnectée de Dieu, dés-attelée du Christ, pour reprendre l’image du joug. « La vie selon l’Esprit » est en sens inverse la vie connectée à Dieu, la vie partagée avec le Christ. Celui qui vit selon l’Esprit vit avec la force que lui donne le Christ. Il n’y a là aucun propos d’ordre moral, mais bien plutôt une invitation à vivre de Dieu et en Dieu. Ou plus encore : l’invitation à laisser Dieu vivre en nous. Car « si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. » Saint Paul nous rappelle que nous sommes le Temple de l’Esprit, et que l’Esprit de Dieu vient habiter en nous. Nous sommes faits pour vivre habités par l’Esprit de Dieu, et non pas pour vivre seul sans lui. Alors il nous invite à ouvrir grand notre maison intérieure pour laisser l’Esprit habiter tout de notre vie, jusque dans les moindres détails. N’est-ce pas une autre façon de nous inviter à nous laisser faire par la logique de Dieu, au cœur même de la logique du monde dans laquelle nous sommes pris ?
Vivre selon l’Esprit, s’atteler au joug du Christ, voilà deux images que nous propose Dieu en ce dimanche, pour nous inviter au repos, à la dépossession et à la joie. En ce début d’été, au moment où les vacances commencent, où peut-être nous pensons avant tout au repos de la sieste et de l’inactivité, le Seigneur nous invite à cet autre repos qu’est de repenser notre lien avec lui. Pour accueillir au plus creux de nos vies la révélation qu’il veut nous faire de Lui-même, et pour vivre de Lui, dans une paix retrouvée.
Amen.
P. Benoît Lecomte







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