(Baptêmes de Elise, Basile, Rémi, Jules, Priam)
Elles sont difficiles à entendre, ces paroles de Jésus : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. » L’amour pour ses parents, et plus encore l’amour pour ses enfants, est pourtant un amour débordant. Quoi de plus fort qu’un amour maternel ? Vous qui faites baptiser vos enfants, ne leur souhaitez-vous pas le meilleur ? Pouvez-vous dire que vous préférez le Christ à vos enfants ? En même temps, reconnaissons que nous voulons aussi aimer le Christ ! Le fait de ne pas être jugé « digne » de sa part peut nous attrister. Comment entendre ces mots ? Et les suivants, qui semblent d’une radicalité effrayante : « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa vie à cause de moi la trouvera. » On a plutôt l’habitude de voir Jésus prendre la dernière place. Ici, il cherche visiblement la première. Il veut tout ramener à lui, il veut nous ramener à lui, et à lui avant tout le reste.
Cette demande de Jésus vient certainement questionner notre vie morale et relationnelle. Dans quel cercle de nos relations plaçons-nous notre relation au Christ ? Est-elle primordiale, fondamentale, essentielle ? Ou relative ? Secondaire, voire superfétatoire, occasionnelle ? S’il est la source et le but de tout amour, sûrement est-il intéressant de faire le point pour remettre l’amour du Christ à la première place. Mais deux éléments de la Parole de Dieu proposée ce jour viennent nourrir précisément notre relecture.
Le premier élément, c’est la suite de l’évangile. Qui semble développer et concrétiser les premières phrases de Jésus. Où il est question de s’accueillir mutuellement, de donner même un simple verre d’eau fraîche… et faisant ainsi, c’est le Christ lui-même que l’on accueille et que l’on sert. Non seulement le Christ, mais par lui, le Père. Renversement de situation : nous avons compris qu’il fallait aimer Dieu avant tous les autres, le placer en premier, avant ses parents ou ses enfants. Et nous comprenons maintenant que l’amour du Christ n’est pas un amour hors sol, il n’est pas un amour éthéré en dehors de toute vie humaine et même charnelle : il est l’accueil de l’autre, le service du frère, l’attention au plus petit. Si la prière permet de se brancher à la source de l’amour et qu’il ne faut jamais la négliger (Jésus lui-même nous le montre tout au long de l’évangile), ce n’est pas d’abord en t’enfermant dans ta chambre pour prier que tu aimeras le Christ, surtout si à ce moment là quelqu’un frappe à ta porte. Car alors, c’est en ouvrant ta porte et en accueillant et servant celui qui vient, que tu accueilleras et serviras le Christ. La prière se fait action, amour concret. L’amour du Christ se réalise dans et par l’amour des frères. Dans le don total de soi-même, jusqu’à « perdre sa vie ». Aimer le Christ, lui donner la première place, le préférer à nul autre se réalise précisément dans l’amour concret des autres.
Le deuxième élément se trouve dans la lettre de Paul aux Romains. Lui aussi parle de l’amour préférentiel pour le Christ. Mais il n’en parle pas comme d’un but à atteindre. Il n’en parle pas comme d’un chemin de vie morale à gravir. Il en parle au passé, comme d’une réalité existentielle, et une réalité déjà atteinte : « Ne le savez-vous pas ? Nous tous qui par le baptême avons été unis au Christ Jésus, c’est à sa mort que nous avons été unis par le baptême. Si donc, par le baptême qui nous unit à sa mort, nous avons été mis au tombeau avec lui, c’est pour que nous menions une vie nouvelle, nous aussi, comme le Christ qui, par la toute-puissance du Père, est ressuscité d’entre les morts. » Voilà d’où vient notre lien premier au Christ. Notre amour pour le Christ n’est pas un amour comme les autres, parce que c’est un amour dans lequel nous avons été plongés par le baptême pour mourir au mal, au péché, à la mort, et ressusciter avec lui dans la toute-puissance du Père, être vivant de la vie de résurrection. Et c’est ce que vont vivre ce matin Elise, Basile, Rémi, Jules, Priam ! L’invitation de Jésus n’est pas tant de grandir dans une vie morale parfaite – même s’il ne renierait pas cette invitation – mais de vivre de notre baptême en ayant dès maintenant, dès ici-bas, une vie de ressuscités. Ce qu’il dit d’une autre façon dans l’évangile : prendre sa croix n’est peut-être pas d’abord encaisser et assumer sans broncher toutes les épreuves que nous pouvons rencontrer. Prendre sa croix, c’est vivre de ce signe reçu le jour de notre baptême, ce signe de la vie plus forte que la mort. Prendre sa croix, c’est vivre pleinement de son baptême. Et l’on comprend les mots de Jésus : comment reconnaitre un disciple du Christ en celui qui ne vit pas de son baptême ? Mais Jésus n’est fait pas une condamnation : il en fait une invitation, un appel, un encouragement.
Alors vivons, dans ce monde qui est le nôtre, avec nos parents, nos enfants et dans tous nos engagements, en baptisés, comme des gens « sur qui la mort n’a plus aucun pouvoir », comme dit encore Paul. Comme des gens « vivants pour Dieu en Jésus-Christ », c’est-à-dire vivant d’un amour divin et rayonnant, d’un amour qu’aucune peur ne peut freiner, d’un amour qui veut se partager avec chacun, dans l’accueil et le don, même d’un simple verre d’eau fraîche. Vivons en « enfants de Dieu », ce qui n’est pas une formule, mais la réalité de notre identité la plus profonde. Elise, Basile, Rémi, Jules et Priam viennent nous le rappeler.
Amen.
P. Benoît Lecomte
























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