Chers frères et sœurs,
Si j’avais pu choisir des textes bibliques pour ma dernière homélie à Barbezieux, je vous prie de croire que ça n’aurait pas été ceux que nous venons d’entendre ! Franchement, célébrer la fête paroissiale avec des textes qui parlent de trahison, de péché, de mort et de reniement, c’est pas un cadeau ! Et comme pour enfoncer le clou, Jésus conclut l’évangile de ce jour par des mots qui font grincer les dents : « Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi, je le renierai devant mon Père qui est aux cieux ». Gloups. Ce n’est pas le message d’amour que l’on attendait de sa part. D’ailleurs, ce n’est pas très commun d’entendre de telles paroles dans sa bouche si habituée à encourager et à bénir.
Alors, comment faire pour saisir ce que la Parole de Dieu veut nous enseigner ? Quel est le bon angle pour ne pas ressortir de cette messe avec la boule au ventre ?
Tout d’abord, je me permets de remarquer qu’il n’est pas ici question du mal en général. Dans les versets que l’on vient d’entendre, on ne traite pas des catastrophes naturelles, des maladies ou des famines. Jérémie, Paul ou Jésus concentrent leur attention sur le mal commis par des hommes sur d’autres hommes. Et c’est pour répondre à CETTE problématique que la Parole de Dieu essaie de se frayer un chemin. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne met pas la poussière sous le tapis. Elle est ferme sans pour autant adopter une attitude méprisante vis-à-vis de ceux qui souffrent et qui veulent rejeter Dieu à cause de la souffrance ! Jésus lui-même regarde la situation en face en affirmant dans l’évangile : « pas un seul [moineau] ne tombe à terre sans que votre Père le veuille » avant de poursuivre « soyez sans crainte, vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux ». Cela veut donc dire que Dieu n’est pas indifférent à la mort et à la souffrance. Ce qui nous oblige à intégrer sa volonté dans l’explication du mal tout en montrant qu’il n’en est pas la cause. Difficile équilibre, certes, mais équilibre précieux ! Car il nous oblige à regarder le monde avec réalisme et à nous interroger : comment croire en un Dieu à la fois tout-puissant, infiniment bon et qui laisse pourtant l’homme dans un monde rempli de souffrance ?
Evidemment, je n’ai pas la prétention de faire le tour de cette question qui occupe l’humanité depuis ses origines ! D’ailleurs, je me garderai bien de dire qu’il y a une réponse à la question du mal. Car je crois profondément que le mal n’est pas une réalité sur laquelle on peut produire un discours raisonnable. Il est une corruption du bien, comme la rouille qui gâte un tuyau ou la moisissure qui altère la nourriture. Ce matin, je me contenterai de parcourir avec vous les textes de la Parole de Dieu que nous venons d’entendre pour en tirer quelques lueurs qui éclairent notre chemin.
Tout d’abord, la liturgie nous propose d’entendre la prière du prophète Jérémie. C’est indéniable, ce dernier souffre. Il souffre socialement : « J’entends les calomnies de la foule. (…) Tous mes amis guettent mes faux pas ». Mais Jérémie est persuadé d’une chose : au cœur même de cette souffrance, Dieu se tient à ses côtés. Si bien que ce qui ressort de sa prière, c’est sa confiance : « Seigneur de l’univers, toi qui scrutes l’homme juste, toi qui vois les reins et les cœurs, fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras, car c’est à toi que j’ai remis ma cause ». Je crois qu’il y a là un élément précieux pour éclairer notre route. Lorsqu’il nous arrive de remuer ciel et terre pour chercher les coupables ou nous venger, Jérémie nous dit : « concentre ton énergie pour faire ce qui est en ton pouvoir et laisse à Dieu le soin de juger le cœur de tes adversaires ». Car lui seul est capable de « délivrer le malheureux de la main des méchants ».
Je crois que c’est d’ailleurs le deuxième élément dont témoigne la Parole de Dieu aujourd’hui : non seulement, Dieu n’est pas indifférent au mal que nous subissons, mais il est même venu en ce monde pour nous en libérer. En effet, Jésus a lui-même subi ce mal pour ouvrir une brèche. C’est ce qu’explique saint Paul dans l’épître aux Romains que nous lisions tout à l’heure. Il écrit d’abord : « par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché est venue la mort » avant de continuer : « si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus-Christ ». Frères et sœurs, non seulement Dieu n’est pas à l’origine du mal, mais en plus il a voulu sauver l’homme de ce mal. Plus encore que Jérémie, plus encore que tous les prophètes réunis, Jésus a librement consenti à mourir entre les mains des hommes pour nous libérer de ce mal. C’est grâce à ce geste qu’il a ouvert le Ciel où il n’y aura plus « ni deuil, ni cri, ni douleur ».
Autrement dit, il serait tout à fait faux de dire que Dieu serait l’origine du mal, comme il serait faux d’imaginer qu’il prendrait plaisir à nous mettre à l’épreuve pour nous fortifier. Dieu ne joue pas avec nous comme avec des marionnettes. S’il accepte qu’il y ait du mal dans le monde, c’est parce qu’il veut que nous soyons libres et capables d’aimer, à son image… ce qui implique que nous puissions nous détourner de lui.
Bien sûr que Dieu aurait pu créer un monde sans liberté. Bien sûr qu’il aurait pu créer un monde sans possibilité de péché. Mais alors nous aurions été réduits à une sorte d’animalité, sans altérité avec lui. Au contraire, Dieu a voulu nous offrir la plus grande des dignités : la possibilité de le choisir vraiment et d’œuvrer à l’accomplissement de son Royaume, ce qui passe par la possibilité de lui tourner le dos, comme le fils prodigue qui quitte son Père pour un pays lointain.
Chers frères et sœurs, soyons-en persuadés, chacun d’entre nous vaut infiniment plus qu’une multitude de moineaux. Et c’est en raison de cette valeur que nous sommes appelés à exercer notre liberté en vue du bien. Tel est le cœur de notre vie chrétienne : unir nos souffrances au Crucifié, témoigner de sa présence au milieu du monde par nos paroles et nos actes et espérer ! Espérer en ne comptant pas sur nos propres forces mais sur la puissance de Dieu qui se déploie d’une manière mystérieuse. Il nous appelle à partager sa vie pour l’éternité, alors tenons ferme dans la foi, l’espérance et la charité ! Et prions inlassablement : « Seigneur, délivre-nous du mal. Car c’est à toi qu’appartiennent le Règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles ». Amen.







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