« Alors, il ordonna aux disciples de ne dire à personne que c’était lui le Christ. » On imagine la déception et peut-être l’incompréhension des disciples. Quelle est donc la stratégie de Jésus lorsqu’il prononce ces mots ? « Qui a connu la pensée du Seigneur ? Ses décisions sont insondables », disait Saint Paul dans sa Lettre aux Romains. Le prédicateur, pourtant, doit se risquer à quelques mots.
Car le moment est décisif dans l’Evangile : les disciples, par la bouche de Pierre, proclament l’identité la plus profonde, mystérieuse et subversive de Jésus : il est « le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Pas seulement l’un des grands prophètes qui serait revenu sur terre, mais Celui que les prophètes annonçaient. Et s’il est Celui-là même qui doit accomplir le Royaume de Dieu, pourquoi donc le cacher ? C’est que la réponse de Pierre engage plus que les mots qu’il prononce. Ses mots sont justes, mais il faut les entendre et les recevoir dans toute leur épaisseur, leur profondeur et dans le dialogue qui s’instaure avec Jésus.
D’abord, il est intéressant que ce soit Pierre qui réponde. Parce que lorsque Pierre parle, c’est toute l’Eglise qui s’exprime. C’est la communauté chrétienne unie qui annonce. « Tu es Pierre, et sur cette Pierre je bâtirai mon Eglise », répond Jésus. Pierre est le premier, mais il n’est pas tout seul. La primauté de Pierre n’est pas l’isolement de Pierre, ni même le pouvoir de Pierre d’imposer aux autres ce que les autres ne voudraient pas. Pierre parle en tant que « porte-parole » à qui l’autorité a été donnée pour porter cette parole avec clarté. Il parle au nom de toute l’Eglise en tant qu’il a reçu cette mission du Seigneur, mais il ne peut pas parler en dehors de l’Eglise. Ainsi, les mots de Pierre dépassent la personne qu’est Pierre, et c’est toute l’Eglise qui proclame sa foi en la Seigneurie de Jésus. Et c’est d’ailleurs à toute l’Eglise que Jésus va ensuite donner mission : « la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle. »
Et cette mission compte au moins deux aspects que nous pouvons relever.
Premièrement, elle est la continuité de la mission de Jésus. Elle ne se comprend pas en dehors de la mission de Jésus, sans lien avec lui. Si les « clefs du Royaume des Cieux » sont confiées à Pierre, elles sont confiées par Jésus. Et ce qui est lié et délié sur la terre sera lié et délié dans les cieux. Il y a bien continuité, et plus encore, similitude, ou coïncidence entre la mission de Jésus et la mission qu’il donne à l’Eglise. L’Eglise est là pour rendre visible l’action de Jésus, pour rendre visible sur la terre ce qui est aussi réalisé dans les cieux. Ainsi, si Pierre est lié à toute l’Eglise, l’Eglise est liée au Christ, intimement. Jésus ne donne pas autonomie à l’Eglise pour faire ce qu’elle voudrait, il se lie à elle pour continuer sa propre mission. « Tout est de lui, et par lui, et pour lui », disait Saint Paul.
Et cette mission, c’est le deuxième aspect, ne donne aucune supériorité de l’Eglise sur le monde ou sur les autres. Comme Pierre est au service de la communauté des disciples, l’Eglise est au service de la mission du Christ pour le monde. A cause de cette mission confiée par Jésus et à sa suite, elle entre dans les dispositions du Christ, qui n’est pas une stature de supériorité, de force ou de puissance, mais de pardon, de service et de fraternité. On a l’habitude de dire que « avoir les clefs, c’est avoir le pouvoir ». « Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur ; et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave. Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mt 20, 26-28) dit Jésus aux disciples dans le même évangile quelques chapitres plus loin. C’est ce modèle que les disciples de Jésus doivent adopter. En déliant les hommes de tous ce qui les éloignent de l’amour, en les liant par la fraternité les uns avec les autres, pour former ce Corps auquel le Seigneur appelle l’Eglise et par elle toute l’humanité.
Ces propos viennent interroger ce que nous donnons à voir de l’Eglise là où nous sommes. Je vous propose deux exemples, que vous complèterez vous-mêmes.
Dans notre pays, maintenant que la loi sur la fin de vie a été votée, quelle va être notre attitude pour rester auprès des personnes souffrantes, déployer notre présence à leurs côtés, et les accompagner dans ce qu’elles ont à vivre pour que jamais elles ne se sentent seules et abandonnées ? Dans un tout autre domaine, à l’heure où la venue du pape en France est dans tous les sujets de conversation, comment faire pour que le gigantisme des rassemblements prévus ne donne pas à voir une démonstration de force et de puissance, mais le témoignage de disciples du Christ qui, dans une fraternité radicale, veulent vivre l’Evangile et cette mission de proximité et de fraternité que le Seigneur leur a donnée, d’abord auprès des plus petits ?
A la question de Jésus, répondre avec Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Deu vivant » nous entraine dans une conversion de nos vies et l’abandon de tant d’illusions. C’est peut-être pour cela que Jésus demande aux disciples de ne rien dire à personne. Nous aussi, dans le silence et le mystère de cette eucharistie, méditons ce à quoi nous invite cette réponse, pour nous y engager par toute notre vie.
Amen.
P. Benoît Lecomte







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