Ne comptez pas sur Dieu pour être un bon patron ou un expert en économie. Nul doute que le lendemain du récit que nous rapporte l’Evangile, le maître du domaine viticole ne trouvera pas grand monde à vouloir travailler dès la première heure du jour pour toucher le même salaire que les ouvriers de la dernière heure. « Ses pensées ne sont pas nos pensées », disait Isaïe. Ses logiques ne sont pas nos logiques. C’est donc que la parabole ne nous fait pas une leçon de morale, même si la dernière phrase : « les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers », pourrait le faire penser. Non, la parabole nous parle de Dieu. Elle est une façon imagée de Jésus de nous révéler un peu plus qui est son Père et qui il est lui-même. Car là est finalement le seul but de tout l’Evangile : révéler la Bonne Nouvelle de Dieu. Et sa logique.
Sa logique tient en quelques caractéristiques, dont le maitre du domaine dans la parabole nous donne quelques indices.
Le maître sort. Dieu sort. Il ne cesse de sortir, à toute heure du jour, il sort. Il sort à la rencontre de ceux qui sont là et qui sont disponibles, ou oubliés, ou que personne n’appelle plus. Dieu sort. C’est dans son ADN. Le Fils sort du Père, ainsi que l’Esprit toujours en sortie. Dieu ne reste pas enfermé en lui-même. Il souffle, il crée, il appelle, il donne, il se donne, il invite, il relève… N’imaginons jamais un dieu lointain qui ne viendrait nous visiter qu’épisodiquement ou pire, qui nous observerait depuis ses nuages. Ce dieu n’est pas Dieu. Dieu sort de lui-même éternellement pour entrer en relation avec nous et partager notre vie, nos attentes, nos angoisses, nos désirs et nos rêves. La première révélation que Jésus fait de Dieu, il la fait par son incarnation : Dieu est sorti de son rang divin pour se faire Homme. Et il ne cesse, encore et encore, de sortir ainsi, assoiffé de relations, assoiffé de l’Homme. Dieu sort à notre rencontre.
Deuxième caractéristique : il tient parole. Il ne revient pas sur ce qu’il a dit. Et sa parole est juste, même si notre logique toute humaine peut en être choquée. Elle donne à chacun ce dont il a besoin et non pas en fonction des voisins. Le denier promis est le salaire d’une journée (comme il y avait tant de « journaliers » à l’époque, qui se faisaient embaucher au jour le jour pour payer les dépenses quotidiennes de la famille). Dieu donne le pain quotidien, comme il l’avait déjà promis à nos pères dans le désert au temps de l’Exode avec la manne : « Le Seigneur dit à Moïse : « Voici que, du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous. Le peuple sortira pour recueillir chaque jour sa ration quotidienne » » (Ex 16, 4). Et ce qu’il dit, il le fait, de toujours à toujours, pour que nous ne manquions de rien. « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour », prions-nous dans le « Notre Père ». « Mon ami, je ne suis pas injuste envers toi. N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un denier ? Prends ce qui te revient, et va-t’en ». Cette parole est juste, non pas dans une logique rétributive ou à cause d’un quelconque mérite, pas même le mérite d’avoir travaillé plus ou plus longtemps que les autres, mais selon la logique du cœur. L’amour de Dieu ne se divise pas : il se donne. Dans sa Parole. Dans sa Parole qui est unique, entière, et nourriture pour ce jour. Et cette Parole tenue, en plus d’être nourriture, est condition de la confiance. Elle ne laisse pas de place au doute, à l’interprétation, à la suspicion, à l’ombre, encore moins au mensonge. Quand la parole n’est pas tenue, on ne peut pas avoir confiance. Si Dieu tient Parole, nous pouvons lui faire confiance.
Arrêtons-nous sur une dernière caractéristique qui ressort du récit, même si d’autres encore pourraient être soulignées : Dieu est libre. Il est la liberté, par excellence. Non pas la liberté de faire n’importe quoi, mais la liberté d’aimer chacun de façon unique. « Je veux donner au dernier venu autant qu’à toi : n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ?’ », répond le maître à l’ouvrier qui réclame. Dieu n’est pas contraint par la façon avec laquelle on le regarde. Il n’écoute pas les commentaires sur ce qu’il fait ou ne fait pas : il agit selon son cœur et sa bonté, s’adressant toujours et d’abord à notre cœur. Dans une liberté que ni la haine, ni la violence, pas même la mort ne sauront arrêter.
La parabole nous apprend qui est Dieu. Mais en nous rappelant qu’il nous a créés à son image, nous découvrons aussi à quoi nous sommes appelés et invités, dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui. Et nous voilà invités à vivre ces trois dimensions évoquées :
Invités à sortir de nous-mêmes, de nos cercles, de nos habitudes, de nos jugements, et non à nous enfermer chez nous ou dans un entre soi. Les petits groupes de mêmes que nous sont tellement plus reposants et sécurisants. Et ils sont peut-être de plus en plus nombreux, dans un monde complexe où l’on a peur de l’autre. Mais ils ne sont pas dans la logique de ce à quoi nous sommes appelés. Il nous faut sortir, encore et encore.
Invités à tenir parole, dans un monde où tout et son contraire peut être dit, où la parole est parfois éphémère, remplacée par un bruit plus assourdissant, ou les mensonges et les fake news sont faciles, où l’on change d’avis et d’opinion rapidement. Notre parole doit, elle, être forte, pouvoir nourrir et permettre d’établir la confiance entre tous.
Invités à être libres, sans nous laisser influencer par les forces contraires, par les opinions diverses, par les regards et les commentaires. Mais être libres d’aimer à notre tour et de nous adresser les uns les autres de cœur à cœur, enracinés dans l’Evangile et l’amour de Dieu pour chacun.
Que cette page d’Evangile et l’eucharistie que nous célébrons nous donnent d’entrer dans ce Mystère de Dieu et dans sa propre logique. Pour que, comme le dit Saint Paul, nous ayons « un comportement digne de l’Evangile du Christ. »
Amen.
P. Benoît Lecomte







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