4ème dimanche du Temps Ordinaire (Année A)
So 2,3 ; 3,12-13 – Ps 145 – 1Co 1,26-31 – Mt 5,1-12a
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Chers frères et sœurs,
Qui, dans notre assemblée, estime qu’il est faible ?
Qui, dans notre assemblée, a déjà été méprisé ou humilié à cause de sa foi ?
Enfin, dernière question, peut-être un peu plus difficile à assumer : qui, dans notre assemblée, estime qu’il est fou d’être chrétien au XXIème siècle ?
Eh bien, chers frères et sœurs, vous tous qui avez levé la main « heureux êtes-vous » parce que « VOILÀ ce que Dieu a choisi ».
Cette petite phrase, qui ne paye pas de mine, prend une vraie ampleur lorsque saint Paul la scande dans l’épître aux Corinthiens : « Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi » ; « Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi » ; « Ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi ».
Car oui, Dieu aurait pu faire autrement. Il aurait pu choisir ce qui est fort, utile, respecté dans le monde pour répandre son évangile. Il aurait pu s’incarner en empereur romain, en grand prêtre du Temple, en prophète admiré par tous. Mais il ne l’a pas fait. Pourquoi ? Parce qu’il ne l’a pas VOULU. Dieu a VOULU au contraire choisir ce qu’il y a de fou, de faible, de modeste, de méprisé. Une drôle de stratégie… Une idée renversante… Jésus aurait fait un très mauvais dirigeant du CAC40. Il aurait peut-être paru un peu ridicule à côté d’Elon Musk, de Jeff Bezos ou de Donald Trump. Mais, qui se souviendra de ces hommes dans 2000 ans ? A la différence de ces derniers, Jésus ne vise pas la richesse. Il ne vise même pas l’excellence. Jésus, par sa stratégie déconcertante, a un but plus précis : « couvrir de confusion les sages » nous dit saint Paul ; « couvrir de confusion ce qui est fort ». Et coup de grâce : qu’« aucun être de chair ne puisse s’enorgueillir devant Dieu ».
Je crois qu’il est là, chers frères et sœurs, le principe de discernement qui nous est proposé ce matin. Car, avouons-le, c’est toujours une tentation pour nous de nous « enorgueillir devant Dieu ». Alors évidemment, cela revêt des traits différents en fonction des gens, des caractères, des éducations. Pour les uns, c’est montrer à Dieu que l’on réussit par ses propres forces. Pour les autres, c’est essayer de faire valider ses petites victoires en écrasant la tête de l’entourage. Mais au fond, cela relève d’un même mouvement qui est courant dans notre monde.
En donnant comme finalité à la vie chrétienne la douceur et l’humilité, Jésus abat ce petit château de cartes. Non pas d’une manière extérieure, en le pointant du bout du doigt avec un air supérieur, mais en le vivant lui-même. Né dans une étable, Jésus vécut tout son ministère public sans avoir de pierre où reposer la tête. Et au terme d’un périple semé d’embûches, il est mort comme un condamné, gisant sur le bois de la croix. Nu, faible, méprisé dans un acte complètement fou… Fou d’amour et de miséricorde.
Et, ce qui est encore plus étonnant, c’est que Jésus ne s’arrête pas là. Il ne se contente pas de le vivre tout seul. C’est encore ainsi qu’il nous demande de continuer son œuvre. Car oui, que cela nous plaise ou non, c’est ça, la Bonne Nouvelle ! C’est ça, l’évangile du Christ ! Et finalement, c’est ça, notre manière d’être heureux ! Une manière qui semble complètement à côté de la plaque mais qui s’avère mystérieusement efficace. 2000 ans après la mort de Jésus, l’Eglise est toujours debout. Bon an, mal an, malgré des crises à tous les siècles, malgré une structure toujours en déséquilibre, les disciples du Seigneur continuent de tracer leur route au milieu de ce monde qui tantôt l’ignore, tantôt le méprise, tantôt cherche à le récupérer.
Je crois que cette longévité repose sur le fait que la sainteté, le chemin que Jésus propose par sa vie et ses paroles, est accessible à TOUS. « TODOS, TODOS, TODOS » comme l’a martelé le Pape François aux JMJ de Lisbonne en 2023. Si Jésus s’était incarné en empereur ou en grand prêtre du Temple, nous aurions pu douter que son chemin soit accessible au commun des mortels que nous sommes. Nous aurions pu croire que sa suite était réservée à une élite. Mais on découvre que rien n’est plus éloigné du message de l’évangile ! Jésus, en plus d’être pauvre, appelle des pauvres. Il s’entoure de pécheurs galiléens, d’un collecteur d’impôts, d’une femme de qui est sorti sept démons. Il appelle Paul, le persécuteur des chrétiens. Il vient au-devant de la Samaritaine aux sept maris. Il promet le paradis à un condamné à mort. Par sa vie, par ses relations, par son message, Jésus ne cesse de dire à ses disciples – et donc à nous – : « viens à ma suite » car c’est ainsi que tu seras « heureux ». Non pas d’un bonheur passager à la manière du monde, mais « heureux » du bonheur mystérieux qui consiste à être en moi et avec moi !
Je crois qu’il y a là, chers frères et sœurs, un nœud évangélique, ramassé dans le discours des Béatitudes. Jésus nous dit : ne crois pas que tu vas être heureux en accumulant des richesses, en écrasant les autres, en refusant de pardonner, en te laissant dévorer par ta colère intérieure. Tu veux être heureux ? « Viens, suis-moi ! ». Suis-moi dans l’humilité de mon cœur qui se laisse toucher par la pauvreté. Suis-moi dans la douceur qui est toujours occultée par la colère du monde. Suis-moi dans les larmes qui coulent sur tes joues et ne demandent qu’à être essuyées. Suis-moi sur le chemin de la justice, toujours précaire, jamais acquise, mais ancrée profondément dans le cœur de l’homme… et, si cela survient un jour, suis-moi dans la persécution. Car ce n’est pas avec les armes que l’on transforme le monde, mais avec amour, avec beaucoup d’amour.
Alors, chers frères et sœurs, je ne vais pas faire ce matin un grand discours pour vous exhorter à agir de telle ou telle manière. Je me contenterai de répéter l’appel que Jésus nous lance : Veux-tu être heureux à la manière de Dieu ? Alors « viens, suis-moi » en vivant ces béatitudes avec un cœur de pauvre. Comme le disait saint François de Sales que nous fêtions la semaine dernière dans une formule que nous pouvons garder au fond du cœur tout au long de cette semaine : « Rien par force, tout par amour ». Amen.






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