(Baptêmes de Sam, Ezio et Hortense)
Ce récit de l’évangile est archi connu, vous l’admettrez. Nous y entendons le processus de reconnaissance de Jésus ressuscité par deux disciples, Cléophas et celui qui n’est pas nommé (mais qui pourrait porter le prénom de chacun de nous), tout au long d’un cheminement. D’étapes en étapes, nos yeux de croyants repèrent la pédagogie vécue à chaque messe : le temps de se laisser rejoindre par le Christ, le temps de la Parole, le temps de l’eucharistie, l’envoi et le témoignage. Quel catéchiste n’a pas déployé ce récit pour faire entrer dans le Mystère qui nous rassemble ce matin, l’eucharistie, et qui nous fait revivre l’expérience des disciples d’Emmaüs.
Mais un détail me tracasse toujours. Un détail qui n’en est peut-être pas un. On nous dit que les disciples reconnaissent Jésus à la fraction du pain, que leurs « yeux s’ouvrent » et qu’il disparait à leur regard. Et immédiatement, je cite : « Ils se dirent l’un à l’autre : ‘notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvraient les Ecritures ?’ A l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. » Mais alors… qu’ont-ils fait du pain que le Seigneur avant béni et rompu ? « Il le leur donna ». Mais nulle part il n’est fait mention de la manducation de ce pain. On ne nous dit pas qu’ils l’ont mangé… ce que nous n’aurions pas oublié si on nous avait demandé d’écrire le récit, puisque nous considérons que c’est là le sommet de la messe !
Arrêtons-nous donc à ce moment : la fraction du pain, qui fait ouvrir les yeux des disciples et reconnaître Jésus. C’est le pain rompu qui devient signe de la présence de Jésus. C’est dans le pain rompu que nous le reconnaissons comme réellement présent. N’est-ce pas ce que nous vivrons tout à l’heure : au moment où le prêtre va rompre le pain, nous dirons, en fixant des yeux ce bout de pain rompu : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève les péchés du monde. » La fraction du pain est le geste par lequel le Seigneur se fait reconnaître.
Or cette fraction du pain est geste de partage. C’est dans un geste de partage que Jésus se donne à reconnaître. Dieu qui est invisible, Christ ressuscité qui n’est pas reconnaissable immédiatement, se fait reconnaître dans un geste de partage. Ceci n’est pas anecdotique, et doit venir irriguer non seulement notre compréhension de l’eucharistie et de la messe, mais toute notre vie de femmes et d’hommes disciples de Jésus. Joseph Ratzinger, alors cardinal, écrivait : « Si c’est l’essence de l’eucharistie de nous unir réellement avec le Christ et ainsi entre nous, l’eucharistie ne peut pas être seulement un rite et une liturgie, on ne peut pas la célébrer totalement dans l’enceinte de l’église, car l’amour quotidien, habituel, des chrétiens les uns pour les autres est une part essentielle de l’eucharistie elle-même, et cette bonté quotidienne est véritablement “liturgie”, et service divin ; on peut même dire que seul célèbre réellement l’eucharistie celui qui l’achève dans le service divin de tous les jours qu’est l’amour fraternel ».[1] Ce geste de la fraction du pain, du partage du pain dans la liturgie, nous engage à continuer de partager le pain dans notre vie de tous les jours. Non seulement pour vivre de l’amour et de la communion les uns avec les autres, non seulement pour déployer solidarité et fraternité avec tous et particulièrement les plus fragiles, mais aussi parce que c’est à ces gestes que les yeux peuvent s’ouvrir et reconnaître la présence de Jésus ressuscité présent et agissant au milieu de nous. Dans un monde qui ne connaît pas Dieu ou qui s’en fait des représentations erronées, dans une culture où l’individualisme et le repli sur soi semblent toujours prendre le pas, dans une société où les peurs de l’autre et du différent sont exacerbées, nous avons une responsabilité : ouvrir les yeux de nos contemporains pour qu’ils reconnaissent que Christ est là, ressuscité, et que cette nouvelle change le monde. C’est le kérygme en acte que nous pouvons proclamer à la suite des apôtres. C’est la façon concrète des chrétiens d’annoncer au monde que : « Ce Jésus que vous aviez supprimé en le clouant sur le bois, Dieu l’a ressuscité ! ». Par ces gestes de partage « kerygmatiques », nous témoignons de ce que la résurrection de Jésus transforme le monde et nos relations.
Sam, Ezio et Hortense, par le baptême que vous recevez ce matin, vous faites partie de l’Eglise, de ce Peuple qui, avec Cléophas, l’autre disciple et les apôtres, vivent de cette nouvelle extraordinaire de la résurrection du Christ. Que nos contemporains soient intrigués, non seulement par nos paroles quand nous annonçons qu’un mort est revenu à la vie, que Jésus est ressuscité, mais aussi que leurs yeux s’ouvrent quand ils découvrent par notre manière de vivre toute en « fraction du pain » que le Seigneur est présent au milieu d’eux, bien vivant et agissant.
Et nous, qui vivons cette eucharistie ce matin, prenons ce pain partagé et mangeons-le, faisons-en notre nourriture, pain de vie. Nous serons alors plein de la joie, de l’audace et de l’énergie pour vivre en ressuscités au milieu du monde, pour témoigner que Christ est ressuscité. Alléluia !
P. Benoît Lecomte
[1] Joseph Ratzinger, Le nouveau peuple de Dieu, 1992, p. 17







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