« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » La réponse de Jésus est devenue proverbiale et utilisée par bien des gens qui n’en connaissent pas l’origine. Et elle est bien pratique, cette parole, pour organiser l’espace des différentes réalités, pour donner à chacun son espace de liberté et son champ d’action. Au politique ce qui appartient au politique, au religieux ce qui appartient au religieux. Dans notre conception française de la laïcité, nous nous y retrouvons bien – mais n’universalisons pas trop vite un concept qui n’existe que chez nous et qui était impensable il y a 2000 ans. En même temps, cette parole évite bien des abus : celui de la théocratie, où le pouvoir spirituel vient annihiler le pouvoir temporel, et celui de l’interdiction de toute spiritualité au nom d’une idéologie politique. Si deux espaces sont marqués, il y a alors de la place pour chacun. Ne reste plus qu’à trouver le modus vivendi d’une bonne entente entre les deux.
Cette lecture est renforcée quand on prend la logique que déploie Jésus, en demandant aux envoyés des pharisiens de regarder de qui est l’image dessinée sur la pièce. « De César », répondent-ils. Voilà l’argument employé, qui sous-entend son pendant, qui n’est pas exprimé : si la pièce est à l’effigie de César et doit donc retourner à César, l’image de Dieu est, elle, inscrite en l’homme, dans le cœur de l’homme, comme le disait le livre de la Genèse : « Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance, homme et femme il les créa » (Gn 2). C’est donc à Dieu qu’appartient le cœur de l’homme. Si César est en droit de réclamer l’impôt, Dieu est en droit de déclarer la dignité de toute femme, de tout homme. Dignité inconditionnelle, inscrite au cœur de l’humanité pour vivre avec Dieu en Alliance.
Cette lecture, où chaque domaine est bien identifié et rangé à part de l’autre, est claire, simple et rassurante. Mais elle laisse un goût d’inachevé. Car la réalité n’est peut-être pas aussi bien organisée que cela. Plus encore : l’évangile nous invite à ne pas en rester là.
Car comment imaginer une vie politique, au sens de l’intérêt pour le bien commun, sans penser aussi la dimension spirituelle et religieuse de toute femme et de tout homme ? Les débats à propos de la loi sur la fin de vie nous montrent ce que cela donne, quand on fait fi de cette dimension anthropologique, et de l’accueil de la dignité de tous, aussi dans l’espace public. A l’inverse, l’évangile ne nous mets pas à l’écart du monde. Au contraire, elle nous invite à prendre toute notre place dans ce monde et à servir l’Homme tel qu’il est et là où il est. Particulièrement lorsqu’il est malade, affamé, en prison, étranger, dénudé. Je vous renvoie à cette belle page dite du Jugement dernier, au chapitre 25 de l’évangile selon Saint Matthieu. Et sans remonter aussi loin, le pape Léon terminait son discours à l’Elysée il y 3 semaines sur ces mots, citant le président de la République et « soulignant combien une Église prétendant se désintéresser des questions temporelles n’irait pas au bout de sa vocation ; et qu’un Président de la République prétendant se désintéresser de l’Église et des catholiques manquerait à son devoir »[1]. On sait aussi combien le premier témoignage donné par les chrétiens auprès des non croyants est le service rendu aux plus pauvres et la présence gratuite après de ceux qui ont besoin. C’est-à-dire une véritable inscription dans la cité. Si nous pouvons distinguer les deux domaines, nous ne pouvons pas les séparer. Ils sont imbriqués et même inséparables l’un de l’autre. L’extrait du prophète Isaïe, dans la première lecture, montre même comment Dieu choisi un roi Perse, non croyant, qui ne connait pas Dieu et n’entretient aucune relation avec Lui, pour mener à son achèvement l’unification de la nation juive. Etonnante intervention de Dieu dans l’histoire des hommes et dans l’histoire politique.
Reste donc à vivre comme Jésus en hommes libres. En hommes et en femmes qui ne se laissent pas enfermer dans les pièges rhétoriques, et qui prennent de la hauteur en apprenant à lire le monde et le cœur de l’Homme avec le regard de Dieu. Non pas vivre avec étroitesse d’esprit pour piéger ou influencer les autres et les regarder avec mépris (comme les pharisiens), mais pour grandir dans la paix que Dieu nous offre, par la grâce de son Esprit. Saint Paul l’écrit : « notre annonce de l’Evangile n’a pas été, chez vous, simple parole, mais puissance, action de l’Esprit Saint, pleine certitude. » Qu’il en soit ainsi pour nous aussi. Le climat social et politique de notre monde est enflammé. L’évangile nous invite à garder la tête froide pour que « notre foi soit active, que notre charité se donne de la peine, que notre espérance tienne bon. » Pour que, participants aux activités de ce monde, nous prenions notre part en disciples de Jésus, en témoins de cette image de Dieu inscrite en nos cœurs. En hommes et en femmes passant notre vie sur la terre mais étant citoyens du ciel, comme des étrangers domiciliés. En étant, comme le disait cette lettre datée du IIè siècle, comme « des habitants du monde qui n’appartiennent pas au monde. [2]» Totalement engagés dans ce monde, mais y posant déjà les pierres du Royaume des Cieux, par la grâce de l’Esprit qui achève toute sanctification.
Que cette eucharistie, action de grâce rendue au Dieu invisible, fasse monter vers Lui « toutes les familles des peuples et toutes les nations » (Ps 95). Pour que ce monde ait la Vie.
Amen.
P. Benoît Lecomte
[1] E. MACRON, Discours du Président de la République devant les Evêques de France, Collège des Bernardins, 9 avril 2018, cité par LEON XIV, Discours à l’Elysée, le 25 septembre 2026.
[2] Lettre à Diognète : Les chrétiens dans le monde







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