Dans l’évangile selon saint Matthieu : « Dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l’eau, et voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : ‘‘Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie.’’ ».
Dans l’évangile selon saint Marc : « Et aussitôt, en remontant de l’eau, il [Jésus] vit les cieux se déchirer et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe. Il y eut une voix venant des cieux : ‘‘Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie.’’ »
Dans l’évangile selon saint Luc : « Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : ‘‘Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie.’’ ».
Si je me permets de citer ainsi à la suite les trois évangiles synoptiques, c’est parce que c’est assez rare qu’ils soient aussi concordants sur un même épisode ! Alors, c’est vrai qu’ils ne sont pas parfaitement identiques… Chez Matthieu et chez Marc, c’est Jésus qui voit l’Esprit descendre tandis que chez Luc, ce miracle semble visible de tous. Chez Marc et chez Luc, la voix du Père s’adresse directement à Jésus tandis que chez Matthieu, il parle de lui à troisième personne. Cependant, ces distinctions faites, avouons tout de même que ces trois récits sont très proches les uns des autres. Ce qui est particulièrement marquant, c’est que chacun pointe exactement les deux mêmes signes : l’Esprit descend comme une colombe ET la voix du Père atteste que cet homme est son Fils. Un signe visible ET un signe audible. La descente de l’Esprit ET la voix du Père qui ont finalement un unique objectif : attester que Jésus est le Fils de Dieu.
Ça, c’est le mystère que nous avons médité la semaine dernière. Si j’ose m’exprimer ainsi, c’est l’expérience à chaud, le récit du miracle tel qu’il s’est produit. Aujourd’hui, après avoir eu une semaine pour le laisser tomber au fond du cœur, nous sommes prêts à nous mettre à l’écoute d’un nouveau témoin. Est appelé à la barre, Jean-Baptiste, non plus dans les évangiles synoptiques, mais dans l’évangile de Jean. Et ce qui est notable, c’est que SON témoignage ne reprend pas exactement les deux signes rapportés à l’unisson par Matthieu, Marc et Luc. Comme souvent, saint Jean l’évangéliste nous oblige à faire un pas de côté pour approfondir encore notre approche du mystère. Alors, relevons nos manches, nettoyons nos lunettes et lisons attentivement.
Outre le fait que saint Jean ne fait pas mention de la voix du Père, ce qui attire mon attention, c’est la manière dont le Baptiste rapporte la scène. Je lui laisse la parole : « J’AI VU l’Esprit descendre du ciel comme une colombe » – jusque-là comme dans les synoptiques – puis il ajoute aussitôt : « et il demeura sur lui».
Autrement dit, chers frères et sœurs, le signe qui est rapporté par le cousin de Jésus, ce n’est pas uniquement une expérience visible, palpable, matérialisée par la descente de l’Esprit. Mais c’est aussi -et peut-être surtout – le fait que cet Esprit DEMEURE sur Jésus. Et ça, reconnaissons que c’est beaucoup moins visible, beaucoup moins palpable ! Si on réfléchit bien, cela demande à saint Jean-Baptiste de passer du temps avec Jésus… de se laisser progressivement marquer par sa présence si particulière et pouvoir ainsi attester finalement : « c’est lui le Fils de Dieu ».
Je crois, chers frères et sœurs, que ce petit excursus biblique peut avoir une incidence non seulement sur notre lecture des évangiles, mais plus largement sur notre vie spirituelle.
Pour commencer, je voudrais prendre un point de vue extérieur, c’est-à-dire en contemplant Jésus comme un vis-à-vis. Dans l’évangile de Jean, ce qui atteste qu’il est le Fils de Dieu, ce n’est pas seulement que l’Esprit est descendu sur lui… Car au fond, c’est une expérience déjà vécue par des prophètes de l’Ancien Testament. La Ruah, le souffle de Dieu, a déjà pris possession de tel ou tel homme pour qu’il parle et agisse au nom de Dieu. Ce qui est nouveau ici, et qui identifie Jésus comme Fils de Dieu aux yeux de Jean-Baptiste, c’est que l’Esprit DEMEURE sur lui, ce qui implique une forme de durée. Ce n’est pas simplement une grâce ponctuelle – « actuelle » diraient les théologiens. C’est l’Esprit lui-même qui habite de façon permanente au creux de son humanité assumée par le Verbe. Cet homme Jésus est le Fils de Dieu, non pas simplement parce que l’Esprit est descendu sur lui à un moment donné, ni même parce qu’une voix s’est fait entendre. Il l’est pour Jean-Baptiste parce que l’Esprit Saint demeure sur lui d’une manière particulière, à la fois plus profonde et durable.
Et c’est là que Jésus ouvre une brèche dans laquelle je voudrais m’insérer. Car si personne n’avait expérimenté avant lui cette demeure de l’Esprit, d’autres vont pouvoir vivre cela après lui. Non par eux-mêmes, bien sûr, car aucun autre que Jésus n’est l’Unique engendré, mais PAR lui et EN lui cela devient possible. Comment ? Eh bien grâce aux sacrements qui nous unissent à lui d’une manière intime. Vous trouvez cette assertion un peu présomptueuse ? Je me permettrai de la justifier par l’emploi de ce verbe « demeurer » dans d’autres chapitres de l’évangile de Jean. En effet, lorsque Jésus dit : « DEMEUREZ en moi, comme moi en vous », est-ce présomptueux d’y voir le baptême ? Et lorsqu’il dit ailleurs : « qui mange ma chair et boit mon sang DEMEURE en moi et moi en lui », n’est-ce pas une manière de nous parler de la communion eucharistique ? Je crois fermement, chers frères et sœurs, que cette demeure de l’Esprit en Jésus nous est transmise précisément parce que nous sommes des « autres christs », des « christs dans le Christ » depuis le jour de notre baptême.
Ainsi, si vous acceptez de me suivre sur cette voie, cela nous emmène à calquer notre vie chrétienne sur cette expérience décrite par saint Jean-Baptiste. Le chrétien, c’est-à-dire celui qui appartient au Christ, est celui sur qui est descendu l’Esprit Saint, cela va de soi, mais aussi celui sur qui l’Esprit Saint demeure comme il a demeuré sur Jésus. Et c’est là que les choses deviennent à la fois passionnantes et étourdissantes. Car notre vie spirituelle, notre mission de chrétien est alors appelée à s’épanouir dans la durée, dans la constance et dans la permanence de la vie dans l’Esprit. Ce qui est certainement le plus difficile. Car il est aisé de se laisser embraser par l’Esprit lorsqu’il descend pour la première fois. Mais quand il s’agit de demeurer en lui, de se laisser saisir progressivement par lui, de vivre constamment en sa présence, c’est une autre paire de manches. Cela demande de la patience, de la miséricorde envers soi-même et surtout une forme de désappropriation de son être, non pas pour se vider de sa substance, mais pour permettre à l’Esprit de nous modeler par son action sanctifiante.
Je ne crois pas avoir quoi que ce soit à vous apprendre à ce sujet, chères sœurs, qui avez faits vœu de stabilité dans ce monastère ; ni même à vous, chers frères et sœurs, qui, pour certains, vivez le baptême depuis plus longtemps que moi. Ce matin je n’ai qu’un but : offrir à chacun d’entre vous l’occasion de remettre à nouveau toute sa vie dans l’Esprit Saint pour qu’il demeure en nous comme il a demeuré dans le Christ. Amen.






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