(Homélie prononcée à l’abbaye de Maumont)
Chers frères et sœurs,
Lorsqu’un prédicateur monte en chair pour commenter cet évangile de la Transfiguration, il est assez fréquent qu’il passe un certain temps à parler du décalage manifeste entre Jésus et Pierre. Là où le premier apparait glorieux, majestueux, serein. Le second passe pour un lourdaud ; un homme qui parle toujours un peu vite et qui se prend les pieds dans le tapis. Ainsi, le prédicateur en vient à se moquer gentiment du chef des apôtres en se cachant derrière ce verset lacunaire qui suit directement sa prise de parole : « il ne savait pas ce qu’il disait ».
Oh, chers frères et sœurs, je ne veux pas faire semblant d’être au-dessus de la mêlée : il m’est déjà arrivé plusieurs fois dans ma jeune vie de prédicateur d’user de ce procédé rhétorique que je trouve aujourd’hui un peu facile : pour faire rayonner avec plus d’éclat la blancheur de Jésus, on en vient facilement à rabaisser ce qui ne parait pas au niveau… Eh bien en priant hier avec ce texte pour préparer cette homélie, je me suis fait cette réflexion : en tournant ainsi l’intervention de Pierre en dérision, sais-tu mieux que lui ce que tu es en train de dire ? Ne passes-tu pas toi aussi à côté de la profondeur de cette prise de parole ?
C’est pourquoi, ce matin, je voudrais faire amende honorable. Et pour réparer ma sottise, j’aimerais passer un peu de temps à analyser cette parole de Pierre pour en tirer le fruit spirituel qu’elle mérite : « Maître, il est bon que nous soyons ici ! Faisons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Elie ».
Commençons par regarder cette histoire de « tentes » que Pierre veut planter sur cette montagne. Pour toute personne familière de l’Ancien Testament, ce terme a de nombreuses résonnances bibliques. Nous pensons évidemment à Souccot, la fête des Tentes, pèlerinage annuel au cours duquel les Juifs commémorent les quarante années du peuple Hébreux au désert. Mais ce terme nous renvoie surtout à la Tente de la Rencontre dans laquelle ces derniers placèrent l’Arche d’Alliance contenant les tables de la Loi.
Ainsi, lorsque Pierre veut planter trois tentes pour abriter Jésus, Moïse et Elie, il n’est pas en train de leur proposer le gîte et le couvert ! En réalité, il pose un acte éminemment religieux ! Par là, il reconnaît qu’il y a dans la Transfiguration un événement au moins aussi important que le don de la Loi au Sinaï ; une Alliance au moins aussi importante que celle établie avec le Peuple Hébreu, sans cesse soutenu par de multiples prophètes au fil de son histoire. Sans peut-être « savoir » précisément ce qu’il dit, ni comprendre exactement ce que cela signifie, par sa parole, Pierre indique que Jésus est l’auteur d’une Alliance nouvelle… une Alliance qui égale le don de la Loi, représenté par Moïse. Une Alliance de Dieu sans cesse ravivée et soutenue par les prophètes représentés par Elie.
Cependant, et c’est là que les choses deviennent intéressantes. Cette conscience que Jésus glorieux est à la hauteur de ses illustres prédécesseurs n’est dans la Transfiguration que la porte d’entrée vers une nouveauté plus grande encore. Lorsque Moïse et Elie s’éloignent, laissant Jésus « seul », une voix se fait entendre. C’est la voix du Père qui ne met pas Jésus sur un pied d’égalité avec eux, mais révèle sa vraie nature : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le ! ». Ainsi, Pierre peut comprendre que Jésus n’est pas simplement équivalent à Moïse ou à Elie mais qu’il EST l’Alliance. Il EST le nouveau Moïse, le nouvel Elie venu sur cette terre pour ACCOMPLIR par tout son être la Loi et les prophètes.
Voilà, chers frères et sœurs, ce qui fait dire à l’apôtre cette phrase qui paraît hors de propos mais qui s’avère d’une grande profondeur. Voilà aussi, à mon avis, ce qui lui fait s’exclamer : « Maître, il est bon que nous soyons ici ! » Là encore, la solution de facilité serait de tourner en dérision cette exultation. Certains disent que Pierre est tellement ravi par ce qu’il voit qu’il pense pouvoir échapper à la souffrance et à la mort que Jésus annonçait quelques versets plus tôt. Evidemment, cette interprétation n’est pas absurde ! Elle est même naturelle quand on lit le récit parallèle dans l’évangile de Matthieu où Pierre s’oppose frontalement à la première annonce de la Passion. Mais remarquons que dans l’évangile de Luc, une telle interprétation ne s’impose pas. Nous pouvons même prendre l’intervention de Pierre en bonne part. En reconnaissant en Jésus l’Arche d’Alliance, l’apôtre désire que le Messie reste en ce lieu, c’est-à-dire que cette nouvelle Alliance s’établisse fermement, non plus dans le désert de manière nomade, mais sur CETTE terre que Dieu a promise à son Peuple et qui est désormais envahie par les Romains. En proposant de planter ici cette Tente, il veut que Jésus, le Messie, demeure ICI, où il est en train de révéler sa vraie nature et surtout qu’il demeure AINSI, c’est-à-dire glorieux ; pour qu’il montre au monde entier sa grandeur, sa beauté et sa puissance. Là encore, nous le savons bien, ce projet de l’apôtre va être dépassé par le projet de Dieu. Et cela s’ancre à nouveau dans la tradition biblique. Contrairement au récit de l’Exode qui rapporte que la nuée descendit sur la Tente de la Rencontre au moment de son installation, ici, la nuée ne se contente pas de recouvrir Jésus ! Elle s’étend sur les apôtres comme sur le Fils. Elle s’étend sur les membres du Corps comme sur la Tête. Alors que « Pierre n’avait pas fini de parler, une nuée survint et LES couvrit de son ombre ; ILS furent saisis de frayeur lorsqu’ILS y pénétrèrent ».
Non, chers frères et sœurs, le Christ ne va pas régner seul, glorieux, en restant dans les hauteurs. Il va bel et bien aller à Jérusalem pour y souffrir, y mourir avant de ressusciter le troisième jour. Car c’est ainsi qu’il veut régner ! Mais ce qui est plus extraordinaire encore, c’est qu’il va entraîner ses disciples à sa suite pour régner à ses côtés. Car la nuée qui est descendue sur les apôtres a aussi reconnu en chacun d’entre nous la Shekhina, la présence de Dieu. Elle nous a, nous aussi, recouverts de son ombre le jour de notre baptême. Pourquoi ? Pour que nous régnions, nous aussi avec le Christ et que nous allions, comme membres de son Corps, jusqu’aux extrémités de la terre, jusqu’aux extrémités du cœur humain pour y annoncer son règne, sa victoire.
Voilà peut-être chers frères et sœurs un élément qui peut enrichir l’expérience spirituelle de la semaine qui s’ouvre : avoir une conscience renouvelée de cette nuée, cet Esprit Saint, reçu le jour de notre baptême, qui est à l’œuvre en nous pour que nous régnions avec le Christ. Grâce à elle, à l’exemple de saint Pierre, nous pouvons être témoins de la gloire de Dieu là où nous nous trouvons, quoi que nous fassions. Pas uniquement sur la montagne lorsqu’il apparaît glorieux, mais aussi dans la misère, dans la pauvreté de notre monde et de notre cœur. Grâce à cette nuée qui nous unit intimement au Christ, nous devenons, jour après jour plus conformes à lui, le Messie transfiguré, le Messie humilié, le Messie ressuscité. Amen.
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