Surprenant Jésus qui se trouve en territoire étranger et païen et qui semble ne pas vouloir rendre service à cette femme cananéenne. Nous avons plutôt l’habitude de voir Jésus ouvert à tous, accueillant tous ceux qui viennent à lui et invitant à faire de même, soignant l’étranger, la veuve et l’orphelin. On le sait disponible aux gens d’ailleurs, aux non juifs, aux romains, aux femmes, même. Alors la surprise est grande, ce dialogue avec la cananéenne est cinglant. Elle lui demande miséricorde et charité, ce qu’il procure à tous ceux qui le lui demande ! Mais pas à elle. D’abord il ne lui parle même pas. Ensuite il annonce qu’il n’est envoyé « qu’aux brebis perdues d’Israël », autrement dit uniquement aux juifs. Racisme primaire et radical. Enfin, il la traite de « petit chien ». On a entendu dialogues plus constructifs. On ne reconnait pas Jésus. Pire, il semble se trahir lui-même, ainsi que sa mission. Où est passée la charité dont il se dit porteur au nom du Père ?
C’est pourtant le même Jésus, dans le même évangile, selon Saint Matthieu, qui aura pour derniers mots, alors qu’il apparait en ressuscité : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples » (Mt 28, 19). C’est lui aussi qui, toujours dans le même évangile, au moment de la Cène, « ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, la donna, en disant : « Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude en rémission des péchés » » (Mt 26, 27-28). S’il meurt « pour la multitude », comment comprendre cette fermeture du cœur vis-à-vis de cette cananéenne qui demande de l’aide pour sa fille ?
Peut-être nous faut-il nous rappeler pour qui écrit Saint Matthieu : pour des juifs et des chrétiens issus du judaïsme. On peut comprendre qu’issus du peuple élu de la première Alliance et reconnaissant en Jésus le Messie, cette communauté se sent privilégiée par rapport à tous les autres et peut avoir un sentiment de supériorité, du moins de choix. Matthieu fait donc œuvre de pédagogie : montrer que si Jésus porte une attention « aux brebis perdues d’Israël », il est aussi capable de reconnaître la « grande foi » de cette femme qui ne vient pas de chez eux, et de l’exaucer. Montrer que non seulement Jésus ne s’enferme pas dans des barrières ou des frontières trop faciles, mais que son message, son action, son salut est offert à tous. L’évangéliste va ainsi, au fil des chapitres, ouvrir le cœur des chrétiens à qui il s’adresse pour les faire passer d’un enfermement sur eux-mêmes à une ouverture à toutes les nations, et d’une charité ordonnée d’abord pour les siens à une charité universelle. Répondant à la prophétie d’Isaïe : « Ma maison s’appellera « Maison de prière pour tous les peuples. » »
Cette page d’évangile est une claque pour chacun de nous, aussi. Elle nous bouscule, certainement, dans nos pensées ou dans nos manières de parler ou de faire. Elle nous empêche de nous enfermer sur nous-mêmes, dans nos fonctionnements trop catho, dans nos repères bien établis, dans nos normes sécurisantes. Elle vient nous questionner : sur notre ouverture de cœur, sur l’ouverture de nos communautés chrétiennes et de notre Eglise en général, sur notre capacité à discerner la « grande foi » chez ceux qui ne partagent pas nos pratiques et nos habitudes, peut-être même nos idées. Sur l’universalité de notre charité.
Dans cette page d’Evangile, l’invitation à l’ouverture n’arrive pas par un commandement de Jésus, mais par la prière confiante d’une païenne : « Les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » C’est elle, l’étrangère non juive, qui porte au plus profond d’elle cette intuition que le Christ est là pour tous. Et c’est elle qui le révèle aux disciples qui avaient eu envie de la renvoyer plus loin. Voilà qui vient encore nous questionner sur notre regard et notre écoute de « ceux qui n’en sont pas ». Je pense aux catéchumènes, à celles et ceux qui frappent à la porte de nos églises. Ils viennent nous dire, en substance : « Ton Dieu, il aussi pour nous, nous en avons soif, nous voulons le recevoir, le rencontrer, vivre de lui. » Et il faut le reconnaitre : nous tâtonnons dans notre écoute, notre accueil, notre accompagnement. On pourrait le dire des familles qui demandent un baptême pou r leur enfant, ou ces fiancés qui demandent à se marier. On aura beau dire : « ils sont loin de l’Eglise, ils ne pratiquent pas, ils ne connaissent pas les codes », la vraie question est : « Comment nous accueillons-nous mutuellement, comment faisons-nous un bout de chemin ensemble, comment partageons-nous mutuellement notre confiance dans le même Dieu, dans le même Christ ? Comment nous ouvrent-ils à plus large que nous, parce que nous ne sommes pas propriétaires du Christ, parce que le Christ est venu pour tous ? » Comment déplacent-ils les frontières que nous avons nous-mêmes dressées pour délimiter l’Eglise ?
« Les dons gratuits de Dieu et son appel sont sans repentance », dit Saint Paul. « Et que la terre toute entière l’adore », chante le psaume. N’enfermons jamais la grâce du Christ. Au contraire, apprenons à la reconnaître et à l’accueillir dans la bouche et le cœur de l’étranger de notre culture ou de notre foi. Et dans cette Eucharistie où le Christ se donne en nourriture pour que tous aient la vie.
Amen.
P. Benoît Lecomte







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