Homélie du 15 mars 2026, par le P. Maxime Petit

Montmoreau - Blanzac - Villebois-Lavalette

Publié le 15 mars 2026

(Homélie prononcée à l’abbaye de Maumont)

« Jésus dit alors : ‘Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir’ ». En voilà un beau verset. Un verset réconfortant, plein de douceur et de miséricorde. C’est un message que nous aimons bien parce qu’il est facile à annoncer : Dieu s’est fait homme pour nous sortir de notre aveuglement. Aveuglement sur le monde, aveuglement sur notre péché, aveuglement sur nous-mêmes. Annoncer ça, ça nous va ! Car il est facile de reconnaître que nous avons besoin de conversion… Et les hommes qui nous entourent ne peuvent nier qu’ils en ont aussi besoin. En somme, Jésus est là pour rendre la vue au monde entier, et c’est ça son Evangile. Point à la ligne !

Point à la ligne ? On aimerait bien ! Cependant, malgré notre réticence, Jésus ne s’arrête pas là. Et par honnêteté intellectuelle, on se doit de lire la suite du verset : « Jésus dit alors : ‘Je suis venu dans le monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles’ ».

Aïe ! C’est moins facile à commenter. C’est surtout moins facile à annoncer. Jésus n’est pas seulement venu pour rendre la vue aux aveugles, il est également venu pour rendre aveugles ceux qui voient. « Drôle de manière d’évangéliser » osons-nous rétorquer ! D’ailleurs, au cas où l’on veuille mettre la poussière sous le tapis, Jésus en remet une couche en disant aux Pharisiens : « si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘nous voyons !’ votre péché demeure ».

          Quelle horreur ! Jésus ne veut donc-t-il pas que tous soient sauvés ? Y en a-t-il certains qui auraient le droit de voir et d’autres non ? Chers frères et sœurs, ce matin, osons affronter cette question en face ! Osons lire l’évangile non pas comme on voudrait qu’il soit, mais tel qu’il est, avec ses aspérités et ses difficultés. Et certainement, ce matin, ce verset en est une !

Alors comment faire ? Je crois que pour l’assumer avec justesse, on ne peut se contenter de lire ce chapitre 9 de l’évangile de Jean isolément. Car ce dernier n’est qu’une petite portion du chemin. Pour en avoir une meilleure vue, il faut le resituer dans l’ensemble plus vaste qu’est le quatrième Evangile. Et nous remarquons bien vite que Jésus n’en est pas à son coup d’essai. Nous nous souvenons par exemple à son échange avec Nicodème au chapitre 3. Alors que dernier se place d’emblée comme un « sachant » : « Rabbi, interpelle-t-il Jésus, nous SAVONS que tu es un maître qui vient de la part de Dieu, car personne ne peut opérer les signes que tu fais si Dieu n’est pas avec lui ». Jésus lui montre qu’en réalité, il ne comprend pas grand-chose à ce qui est en jeu : « En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître de nouveau, nul ne peut VOIR le Royaume de Dieu ». Puis il lui assène un coup de grâce en retournant la proposition : « NOUS, nous parlons de ce que nous SAVONS, dit Jésus, nous témoignons de ce que nous avons VU, et, pourtant, VOUS ne recevez pas notre témoignage ». Boum ! Nicodème est renvoyé à son ignorance… et c’est peut-être là sa planche de salut !

          Je prends un autre exemple, tiré de l’Evangile que nous entendions dimanche dernier. Ici, la rencontre commence froidement. Face à ce voyageur fatigué, la Samaritaine se montre peu accueillante, usant même d’ironie : « Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond, d’où l’as-tu donc cette eau vive ? Serais-tu plus grand que notre père Jacob ? » Rapidement, Jésus vient fissurer la certitude de son interlocutrice jusqu’à un point d’orgue : « femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. VOUS, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; NOUS, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs ». Boum ! La Samaritaine n’a plus qu’à courir au village en laissant sa cruche derrière elle puisque, de tout évidence, Jésus est le Messie.

          On pourrait continuer encore ce parcours dans l’Evangile à la lumière de la question qui nous préoccupe, mais je crois que ces exemples suffisent pour appréhender ce qui est en jeu dans l’évangile de l’aveugle-né.

          Il est bien clair que Jésus n’a pas la volonté de sauver quelques-uns et de perdre les autres. Il VEUT positivement le salut de TOUS, de Nicodème, de la Samaritaine, et même des Pharisiens. TOUS sont appelés à la sainteté ! Cependant, et c’est là que se trouve la pointe de cet évangile : pour respecter la liberté de ces créatures, Jésus ne sauve que ceux qui se laissent sauver ! Il n’apporte la vue qu’à ceux qui se reconnaissent aveugles ! Non pas aveugles d’une manière extérieure, en se frappant la poitrine en public tout en se considérant comme des « justes » à l’intérieur, mais réellement, fondamentalement aveugles.

          Cette hypocrisie, Jésus la débusque chez les Pharisiens. Car, bien qu’ils fassent mine de l’interroger, ces derniers restent assis sur leurs certitudes : « cet homme-là n’est pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat » disent-ils avec aplomb. Même lorsque le miracle est flagrant, ils restent campés sur leur position, montrant du mépris à l’égard du miraculé : « tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » Leur confusion se révèle par la violence de leur refus : leur seule réponse consiste à jeter le pauvre homme dehors.

          Chers frères et sœurs, à travers cet évangile, le Seigneur nous débusque nous aussi et il nous interroge sans ménagement : quelle est votre attitude devant Dieu ? Reconnaissez-vous vraiment être aveuglés par votre péché ? Ou est-ce simplement une posture, une fausse humilité, pour attirer sa sympathie ? Reconnaissez-vous vraiment que Dieu seul peut vous sauver ? Ou cherchez-vous pas à vous hisser jusqu’à mon Père à la force du poignet ?

          Nous voici comme des lapins pris dans les phares d’une voiture ! Car Jésus n’est pas venu pour les bien-portants, mais pour les malades ! Il n’est pas venu pour ceux qui pensent voir, mais pour les aveugles ! Si bien que nous sommes invités à nous laisser vaincre par notre aveuglement. Non pas pour y rester ! Non pas par plaisir d’ignorer ! Mais pour nous laisser élever, sonder, enseigner par Jésus, notre seul Sauveur.

          De ce point de vue, c’est l’apôtre saint Thomas qui nous est présenté comme un maître en la matière. Lorsqu’au chapitre 14 de l’évangile de Jean, alors que Jésus parle de la place qu’il a préparé pour ses disciples auprès de son Père, l’apôtre avoue son ignorance : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment pourrions-nous savoir le chemin ? » C’est alors que Jésus se sert de cette question emprunte de vraie humilité pour se présenter comme l’unique voie du salut avec des mots que nous connaissons par cœur : « Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi ».

Telle est peut-être notre mission pendant cette quatrième semaine de Carême : reconnaître devant Dieu notre aveuglement et nous laisser illuminer par lui. Car, Jésus ne cesse de le montrer dans l’Evangile : PERSONNE ne va vers le Père sans passer par lui. Amen.

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