A part quelques informations données par le Nouveau Testament, il faut bien reconnaître que nous avons assez peu d’éléments pour appréhender le groupe des apôtres. Les évangiles nous donnent bien ici ou là quelques indices qui nous permettent d’identifier les membres de ce groupe… mais il faut bien avouer que ce n’est jamais une description très détaillée.
C’est pourquoi, « l’appel des Douze » que l’on vient d’entendre dans l’évangile est si précieux ! Sans être très loquace sur chacun des membres du collège apostolique, saint Matthieu donne ici des éléments précis pour saisir les contours non seulement de la mission d’apôtre mais aussi de ceux qui en ont reçu la charge.
Tout d’abord, l’évangéliste place cet appel dans un contexte bien particulier. Ce n’est pas comme chez Marc qui solennise la scène en disant que Jésus « gravit la montagne pour appeler ceux qu’il voulait », ni comme chez Luc qui rappelle que ce choix s’est fait à la suite d’une nuit de prière. Matthieu, lui, insiste sur l’urgence de cet appel : « en voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger. (…) Alors, il appela ses douze disciples et leur donna le pouvoir d’expulser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité ».
Jésus ne compose pas ce collège pour se faire une cour ou un conseil de sages. Ici, le mouvement de l’appel est d’emblée centrifuge. C’est un envoi ! D’ailleurs, sans faire d’érudition, on remarque que le terme grec qui est utilisé pour identifier ce groupe n’est plus « mathètès », c’est-à-dire disciple, mais « apostolos », que l’on peut traduire par « envoyé ». Les Douze, en étant appelés, sont d’emblée « envoyés » par Jésus.
Pour autant, je crois que ce serait une erreur de croire que cet envoi veut dire que ce groupe des apôtres est une entité autonome, séparée de la personne de Jésus. En effet, l’évangéliste décrit la mission des apôtres d’une manière bien caractéristique : « sur votre route, dit Jésus, proclamez que le Royaume des cieux est tout proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons ». Les mots ne sont pas choisis au hasard. Ils identifient la mission des apôtres à celle de Jésus, ce qui établit entre eux un lien indéfectible. C’est, me semble-t-il, ce que saint Paul essaie de décrire par l’image de l’Eglise comme Corps dont le Christ est la Tête. C’est le même corps. C’est le même sang qui irrigue chacun des membres. C’est la même mission que Jésus confie à ceux qu’il envoie auprès des foules « désemparées et abattues comme des brebis sans berger ».
Autrement dit, la mission qui est confiée aux apôtres n’est pas résiduelle. Jésus appelle des hommes pour exercer la même mission que lui, avec lui et à sa suite. Et pour cela, on s’attendrait à ce qu’il agisse comme un général d’armée ou comme le DRH d’une boîte qui a vocation à se répandre sur l’ensemble du globe, à savoir qu’il recrute des personnes qualifiées pour exercer un poste avec un tel degré de responsabilité. D’ailleurs, si nous devions choisir, je parie que nous irions chercher du côté des hautes sphères de la société : chez les grands prêtres du Temple, les philosophes à la mode ou les hérauts de guerre adulés par le peuple… Bref, nous prendrions des gens qui ont fait leurs preuves et qui savent parler en public.
Mais force est de constater que ce n’est pas la stratégie choisie par Jésus. On tombe de sa chaise en découvrant la composition de l’équipe… Les quatre premiers apôtres sont des pêcheurs qui travaillent sur le lac de Tibériade. Alors c’est vrai que c’est intéressant d’avoir auprès de soi des hommes de terrain… mais ces quatre-là ne semblent pas vraiment câblés pour prêcher l’Evangile. Et notre étonnement devant ce casting ne s’arrête pas là ! Jésus appelle ensemble Matthieu, un collecteur d’impôts, donc un collabo avec l’envahisseur, et Simon, un Zélote, un homme qui veut expulser les Romains par les armes. A vue humaine, on ne voit pas bien comment cette collaboration peut fonctionner.
Eh bien, chers frères et sœurs, aussi étonnant que cela puisse paraître, il semble que ce recrutement soit parfaitement voulu ! La preuve, c’est que l’Eglise, fondée sur ces douze-là il y a deux mille ans tient encore debout et, chose plus extraordinaire encore, continue d’exercer sur le monde une certaine attraction.
Comment l’expliquer ? Tout d’abord, il semble qu’il y ait derrière ce choix un enjeu de conversion. Si Jésus appelle des hommes si simples pour exercer une mission si complexe, c’est pour qu’aucun d’entre eux ne puisse penser que la réussite est son œuvre à lui. S’il avait choisi des rhéteurs, des philosophes et des grands guerriers, ces derniers auraient pu croire qu’ils étaient la cause de la réussite ! Ils se seraient en quelque sorte attribués les mérites de la mission. En choisissant des hommes simples, étrangers aux honneurs de la société, Jésus montre que le fruit porté par leur mission ne vient de leurs forces à eux… mais de sa puissance à lui. Comme il le dit avec aplomb dans l’évangile de Jean : « celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruits car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire ». Autrement dit, la mission d’apôtre n’a de finalité que si elle demeure profondément enracinée dans le Christ. « Par lui, avec lui et en lui » comme on le dit au cœur de chaque eucharistie.
Mais je rajouterais un dernier point ! Les apôtres ne sont pas seulement des hommes simples… ils sont aussi extrêmement différents les uns des autres. Quoi de commun entre un pêcheur de Galilée, un publicain et un zélote ? Jésus appelle des hommes différents pour montrer que TOUS peuvent exercer la mission d’apôtre, mais surtout que TOUS sont appelés à contribuer à la mission apostolique de l’Eglise. Non pas de manière identique bien sûr, mais à l’intérieur d’un même collège. Dans l’Eglise, il faut un Simon-Pierre et un Paul de Tarse. Il faut une Janine qui fait les comptes et un Benoît pour gouverner la paroisse ; une Dany pour fleurir l’église et une Marie-Odile pour faire l’accueil ; une Fabienne pour chanter et une Anne-Marie pour jouer du piano. Comme les apôtres, CHACUN est appelé à mettre ses compétences au service de l’évangélisation. Et TOUS sont envoyés pour témoigner de l’amour de Dieu non pas malgré leurs faiblesses mais par elles, pour que le monde sache que c’est Dieu qui est à l’œuvre à travers les membres de son Corps. C’est pour cela, me semble-t-il, que l’on professe dans le Credo de Nicée-Constantinople que l’Eglise est apostolique !
Alors, chers frères et sœurs, en guise de conclusion, je me contenterai de faire résonner à nouveau cet appel de Jésus qui ouvrait l’évangile de ce jour : « la moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson ».
Seigneur, donne-nous de saints prêtres qui témoignent par leur vie et par leur ministère de ta sollicitude pour ce monde. Donne-nous de saintes vocations religieuses qui nous rappellent que tu es l’origine et la fin de toute chose et qui portent le monde par leurs prières. Et donne-nous de saintes familles qui exercent concrètement ta charité par leurs métiers, leurs passions et leurs engagements dans la société. Seigneur, fais de chacun d’entre nous les saints missionnaires, envoyés dans ce monde que tu aimes de tout ton cœur. Amen.







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