Prononcée à Saint Bonnet – Baptême de Judith
Je repense à mes nombreux échanges avec des couples qui se préparent au mariage. Il y est toujours question, à un moment ou à un autre, du pardon. Ces couples, encore plein d’amour l’un pour l’autre, témoignent des pardons qu’ils s’offrent quand cela est nécessaire, même s’ils n’en ont parfois pas eu beaucoup besoin, disent-ils. Mais l’amour aide à pardonner et à relancer l’élan du cœur. Je pose alors la question : « est-ce qu’il y aurait quelque chose d’impardonnable ? » Invariablement, la réponse fuse : « l’infidélité. » Voilà une limite au pardon. Un infranchissable. Un impardonnable. Et je comprends ces couples. Si l’infidélité devient pardonnable, n’est-ce pas la porte à n’importe quoi ? Le pardon vaudrait licence pour aller voir ailleurs impunément, puisqu’au final on serait pardonné. Comment donc pardonner sans déresponsabiliser ? Et n’y a-t-il pas, effectivement, des pardons impossibles ? Je pense aux abus de toutes sortes et d’abord sur des mineurs – dont l’Eglise n’est malheureusement pas exempte, on le sait maintenant. Comment pardonner de tels actes ? Comment pardonner à leurs auteurs ? Les évêques ont beau faire des commissions de travail sur le sujet, la question reste entière parce qu’une réponse trop facile scandalisera toujours.
Jésus est pourtant clair dans sa réponse à Pierre : « Je ne te dis pas jusqu’à 7 fois, mais jusqu’à 70 fois 7 fois. » Autrement dit : à l’infini, sans limite, et autant de fois qu’il te sera fait du tort. Jésus ne parle pas de ce qui est reproché. Il ne regarde pas le mal ou le degré de gravité du mal, il ne regarde que le pardon. Et celui-ci est infini, quelque soit le mal commis. Folie. Comment accepter cela raisonnablement ? Nous ne parlons évidemment pas des 1000 petits pardons du quotidien qui nous permettent de vivre ensemble de manière polie et sociable. Mais des pardons infranchissables parce qu’ils risquent de trahir une faiblesse, une soumission, une injustice.
A ce stade, il faut être clair : le véritable pardon ne déresponsabilise pas. Il ne peut se vivre que dans la vérité, dans la justice, dans la volonté de réparer ce qui peut l’être. Il est, au contraire, rappel de notre responsabilité dans nos actes et nos paroles ou nos silences. Il implique un regard lucide et clair sur le mal qui a été commis. Il n’est pas l’effacement de ce qui a été fait, comme on efface un tableau blanc ou une ardoise. Il n’est pas oublie ou négation, relativisation devant un mal plus grand. Il oblige à regarder le mal les yeux grands ouverts et à le reconnaitre. Et à se reconnaitre pécheur. Limité. Ayant fauté, volontairement ou involontairement mais en en assumant les conséquences. Et il brise le cercle de la violence qui ne fait qu’enfoncer dans la violence. Il est libération de soi-même et de l’autre, libération de la relation, réenchantement du monde.
Il n’est pas licence de faire n’importe quoi, mais au contraire volonté de changer d’attitude, de trajectoire, de vie. Conversion. Regardez la parabole que Jésus raconte. Le roi a remis toute sa dette à l’un de ses serviteurs. Une dette impossible à rembourser : environ 60 millions de journée de travail (164 000 années de travail). Une fois sa dette remise, le serviteur ne doit plus rien à personne. Le roi lui a sauvé la vie, sa vie et la vie de toute sa maison. L’homme est libre. Mais il n’accueille pas cette liberté. Il ne sait pas en vivre, il ne la partage pas et va sauter sur son compagnon qui lui doit une somme dérisoire (alors que lui-même n’a plus de dette). Le serviteur a été pardonné, mais n’a pas su vivre de ce pardon pour pardonner à son tour.
Soyons plus clairs : le roi, c’est le Christ. Il est, Lui, celui qui vient briser le cercle de la violence de notre humanité. Sur la croix, il crucifie la violence et le mal et il crie : « Père, pardonne-leur. » Sur la croix, il nous a tout pardonné. Il nous a rendu notre liberté d’enfants de Dieu créés à l’image du Père. Il nous a libéré du mal, du péché et de la mort qui peuvent habiter notre cœur. Nous sommes ce serviteur dont la dette a été remise, à l’infini. Et pourtant… comme il peut nous être difficile, encore, de pardonner, notamment là où nous mettons encore des limites au pardon.
C’est là que l’on reconnait les disciples de Jésus. Dans l’accueil du pardon de Dieu qui donne de pardonner à notre tour à celles et ceux qui nous ont offensé. Non pas dans une naïveté crasse qui laisserait tout passer, mais dans la folie d’un amour qui ne cesse de croire en l’autre alors même que tout est parfois gâché. Mais la miséricorde et le pardon de Dieu veulent jaillir de nos vies et se répandre jusqu’aux limites de la terre, pour que toute l’humanité vive enfin de ce pardon qui renouvelle toute chose. Car finalement rien ne nous appartient : « Aucun de nous ne vit pour soi-même, et aucun ne meurt pour soi-même : si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ; si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Ainsi, dans notre vie comme dans notre mort, nous appartenons au Seigneur », annonce Saint Paul. Puissance d’un Amour infini qui traverse nos cœurs et nos vies pour que nous soyons libres de vivre pleinement dans l’Amour.
Judith, par ton baptême ce soir, entre dans cette nouvelle vie. Reçoit cette grâce du Christ qui te pardonne tout et te fait vivre pour Lui, avec Lui et en Lui.
Amen.
P. Benoît Lecomte







Laisser un commentaire