Homélie du 12 juillet 2026, par le P. Benoît Lecomte

Barbezieux - Baignes - Barret

Publié le 12 juillet 2026

(Messe à l’intention des agriculteurs, éleveurs et viticulteurs)

La Parole de Dieu que nous venons d’entendre à travers ces textes de la Bible n’a pas été choisie délibérément. Nous la recevons, comme chaque dimanche, telle qu’elle nous est proposée par l’Eglise. Or, c’est d’abord pour des considérations pratiques que nous avons choisi de vivre ce dimanche une eucharistie à l’intention des agriculteurs : avouez que le Seigneur nous fait un beau clin d’œil aujourd’hui ! Les images agricoles courent tout au long de cette liturgie, comme si Dieu voulait nous dire, à sa façon et de manière claire et évidente : « Je suis là, moi aussi, proche de chacun de vous – et de vous qui, en particulier, vivez de la terre et êtes inquiets pour votre avenir. »

Car il y a de quoi être inquiet, et nous partageons votre inquiétude et votre angoisse. Baisse des rendements, chute des contrats, affolement climatique dont les effets se portent sur les cultures, les animaux et tout le vivant, auxquels s’ajoutent les considérations politiques, géopolitiques, administratives et économiques qui viennent souvent alourdir la tâche tout en la contraignant encore davantage. Pour échanger régulièrement avec des agriculteurs, des viticulteurs, des éleveurs, je vois souvent vos yeux se lever vers le Ciel et vos lèvres prononcer ces mots : « Il n’y a plus que la prière pour espérer s’en sortir. » Comme un cri où se mêlent le sentiment d’impuissance, le désespoir parfois, et l’espérance ultime. Et après tout, la Création n’est-elle pas ultimement dans les mains de son Créateur ? Tout le psaume décrit le soin que Dieu prend vis-à-vis de la terre : « Tu prépares la terre, tu arroses les sillons ; tu aplanis le sol, tu le détrempes sous les pluies, tu bénis les semailles. Tu couronnes une année de bienfaits. Les herbages se parent de troupeaux et les plaines se couvrent de blé. Tout exulte et chante ! » Paysage idyllique si loin de notre réalité et du travail à faire souvent de jour comme de nuit. Car « la création tout entière gémit », dit Saint Paul. « Elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. » Elle est marquée, comme chacun de nous, comme notre cœur, par les conséquences du péché, du mal, de l’égoïsme, de la volonté de toute puissance, de la recherche sans limite des profits… tout ce dont Jésus parle à travers les différentes terres qu’il énumère et où la semence du semeur tombe, sans succès bien souvent.

Mais étonnamment, Dieu ne désespère pas de notre cœur. Le semeur, contre toute logique comptable, sème largement, quelque soit le terrain dans lequel la semence tombe. Sa Parole est pour tous, et il garde l’espérance qu’elle soit malgré tout accueillie, et féconde. Il y a, dans le regard et dans le cœur de Dieu, cette même passion pour le cœur de l’homme, que celle qui vous habite, vous qui travaillez la terre : votre passion pour cette terre et votre connaissance de ce qui est bon pour les sols et le vivant qu’ils contiennent, votre amour pour les paysages que vous façonnez, pour les produits de qualité que vous désirez offrir à la population, à nous tous qui aimons en profiter, pour prendre soin de nous et de notre santé. Votre amour pour un art de vivre qui entre en contradiction avec le rythme effréné du monde, parce que ce n’est pas en tirant dessus qu’on fait mûrir plus vite un fruit : école de sagesse, de patience et d’espérance.

Dès la première page de la Bible, dans le livre de la Genèse, on lit que Dieu crée l’homme et la femme à son image et à sa ressemblance, et qu’il leur donne mission de « cultiver et garder le sol » (Gn 2, 15). En Hébreux, le mot « cultiver » (’’âvad) peut aussi se traduire par le verbe « servir », et le mot « garder » (shâmar) signifie aussi « observer », ou encore « veiller ». Cette invitation de Dieu s’applique à tout être humain. Mais vous êtes, par votre passion et votre profession, les premiers relais de notre vocation commune. Ainsi, vous n’êtes pas des « exploitants » agricoles, qui exploitez la terre ou les animaux, comme aucun de nous n’a à exploiter quiconque. Mais en cultivant et en gardant la terre, vous êtes et voulez être des « serviteurs » qui « observent » et « veillent », on pourrait dire aussi qui « contemplent » ce que le Seigneur nous a donné, et qui en prennent soin pour le faire fructifier. A l’image de Dieu, dont la Parole ne revient pas à lui sans avoir produit son effet, et toujours dans l’espérance malgré les sols contraires.

Vous relayez cette invitation en interpelant Dieu lui-même, tant les conditions sont difficiles. En lui demandant de vous tendre sa main. Et cette main nous rejoint tous, elle nous relie tous les uns aux autres. Car à tous, la terre nous est transmise, nous l’habitons un temps, puis nous la rendrons à d’autres. Aussi, nous sommes tous liés par votre travail, par votre passion, par vos défis et par votre inquiétude. Et ce lien nous engage tous : voisins, amis, professionnels de toutes les filières, consommateurs, décideurs. Notre prière de ce jour veut redire ce lien qui existe entre nous tous, et nous invite à prendre soin les uns des autres comme un agriculteur prend soin de la terre, comme Dieu prend soin de chacun. Notre prière engage aussi notre responsabilité dans ce soin, par nos présences, nos actions, nos choix quotidiens, nos paroles. Comme la Parole de Dieu redonne vie à un cœur trop sec, nos paroles et nos présences peuvent redonner courage et force à des cœurs trop inquiets. Ce qu’un membre du Corps éprouve touche le Corps tout entier. Que notre prière ne soit pas une fuite désespérée vers un Dieu qui pourrait tout faire à notre place, mais qu’elle nous engage, les uns et les autres, à nous tenir présents les uns pour les autres. N’est-ce pas ainsi, aussi, en sortant des peurs et de l’indifférence, que la Création sort des « souffrances du temps présent » pour entrer dans la gloire de « la révélation des enfants de Dieu. »

Nous allons apporter sur l’autel le pain et le vin, « fruit de la terre, de la vigne et du travail des hommes ». Que l’eucharistie de ce jour ouvre nos cœurs et notre espérance à l’action du Créateur qui nous accompagne toujours de sa présence et de sa Parole créatrice, et qu’elle nous donne de grandir dans la fraternité, dans la louange et la confiance.

Amen.

P. Benoît Lecomte

(Bénédiction des agriculteurs, viticulteurs et éleveurs)

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