Nous regardons la scène, Lazare et ses bandelettes, et peut-être, sans doute… nous avons du
mal à y croire. Je vous propose de laisser Lazare au second plan et de regarder plutôt Jésus, ce
que l’évangéliste nous dit de Jésus.
« Quand il vit que Marie pleurait, et que les Juifs venus avec elle pleuraient aussi, Jésus, en son
esprit, fut saisi d’émotion, il fut bouleversé… » Un peu plus loin dans le récit, Jésus est « repris par
l’émotion ».
Entre les deux émotions, on nous dit qu’il s’est « mis à pleurer », lui aussi. Car Marie pleure son
frère et les Juifs aussi pleurent. Mais ce n’est pas le même verbe « pleurer » en grec. Le verbe
utilisé pour Jésus est unique dans tout le Nouveau Testament : edakrusen, non pas seulement
« pleurer », mais « verser des larmes », peut-être même « fondre en larmes ». Les seules autres
« larmes » pleinement exprimées dans l’évangile sont celles avec lesquelles une femme baigne
les pieds de Jésus, chez saint Luc : on imagine combien, pour ce faire, elles sont abondantes.
L’importance de ces larmes de Jésus a été soulignée, surlignée, à la Renaissance lorsqu’on a
numéroté les versets de la Bible : le verset 35 ne contient que ces mots, « Jésus pleura », et rien
de plus, il est le plus court de toute la Bible, par là très remarquable. Pourquoi l’évangéliste a-t-il
voulu nous montrer ces larmes ? Pourquoi la tradition les a-t-elle soulignées ?
Ce Jésus que saint Jean nous fait connaître depuis onze chapitres, tellement lumineux, tellement
fort et maître de lui, tellement au-dessus du lot commun, exceptionnel et un peu incroyable, ce
Jésus a connu l’effondrement de l’émotion, un bouleversement tel qu’il fait fondre en larmes.
Jésus a craqué, comme on dirait aujourd’hui.
Les larmes sont le langage du corps. Notre corps sait encore parler lorsque nous n’avons plus les
mots. Et le deuil qui nous frappe ou qui frappe nos proches est l’un de ces moments humains où
les mots viennent à manquer, pour Jésus comme pour nous.
Pour dire l’importance de l’expérience des larmes dans une vie humaine, je vous lis trois lignes
d’Élie Wiesel dans Le jour, un homme passé par l’expérience indicible de la shoah, parlant de sa
grand-mère, avant : « Grand-mère. Elle pleurait souvent. Elle pleurait quand elle était heureuse et
aussi quand elle était malheureuse. Lorsqu’elle n’était ni heureuse ni malheureuse, elle pleurait de
ne plus être sensible aux choses qui provoquent le bonheur et le malheur. » (Elie Wiesel, Le jour,
p. 227)
La sensibilité juste, vraie, profonde, est à la fois ce qui provoque nos larmes et ce qui les permet.
Et il est juste de pleurer encore quand la sensibilité se perd ou se dénature, parce que cette
sensibilité est signature de l’humain.
Jules Supervielle, un poète franco-uruguayen, met dans la bouche de Dieu des paroles qui nous
révèlent autrement la valeur secrète des larmes. Le poème s’appelle Tristesse de Dieu :
« Hommes, mes bien-aimés, je ne puis rien dans vos malheurs,
Je n’ai pu que vous donner votre courage et les larmes,
C’est la preuve chaleureuse de l’existence de Dieu.
L’humidité de votre âme c’est ce qui vous reste de moi. »
« Les larmes, c’est la preuve chaleureuse de l’existence de Dieu. L’humidité de votre âme, c’est ce
qui vous reste de moi… » Frères et sœurs, où en sommes-nous de l’humidité de notre âme, de la
trace divine en nous, de l’humanité profonde de notre cœur d’homme ou de femme, de nos
émotions, de nos sentiments ?
Deux mille ans après le Christ, les machines sont devenues plus expertes que nos mains, plus
rapides que nos pieds, plus lucides que nos yeux, elles enregistrent plus fidèlement que nos
oreilles, elles calculent infiniment plus vite que notre cerveau, mais elles ne savent pas pleurer,
elles ne connaissent absolument rien de l’immense continent des émotions, des sentiments
humains.
Le signe de Lazare est le dernier du livre des signes, le dernier avant le livre de la gloire. Dans ce
dernier signe comme dans les autres, le miracle ne fait pas sens si nous négligeons cette
signature de pleine humanité de Jésus.
Aujourd’hui, c’est la Résurrection de Jésus qui s’offre à notre foi, à notre croire. Pour entrer dans
cette foi, dans ce croire, nous n’avons pas d’autre chemin que celui de Jésus, une humanité à
vivre pleinement, jusqu’aux larmes.
Amen.






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