« Voici l’homme ». Tels sont les mots de Pilate, poussant Jésus hors du Prétoire habillé d’un manteau et couronné d’épines. Cette parole, qui ne veut certainement pas dire grand-chose dans la bouche d’un gouverneur romain, revêt pour nous un sens profond.
Aussi renversant que cela puisse paraître, le Fils de Dieu, le Verbe éternel, ne s’est pas incarné en un roi couvert d’or. Il ne s’est pas incarné en un grand prêtre du Temple de Jérusalem. Mais il s’est incarné en cet homme-là, faible et pauvre. « Nous n’avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, dit l’auteur de la lettre aux Hébreux, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché ». « Voici l’homme » que nous contemplons en ce Vendredi Saint.
Et c’est ainsi que nous prenons la mesure de ce qui est en jeu dans la Passion. Car l’homme que nous avons sous les yeux, non seulement n’est pas un grand de ce monde, mais il est humilié, à demi-nu, livré à la vue de ce parterre de prêtres, de scribes et de pharisiens. Comme le dit Isaïe avec des mots puissants : « La multitude a été consternée en le voyant, car il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme ; il n’avait plus l’apparence d’un fils d’homme ».
C’est saisissant de prendre conscience que Jésus n’est jamais autant reconnu homme qu’en ce moment où il n’en a plus l’apparence. Dieu s’est fait homme. L’homme l’a défiguré pour qu’il ne ressemble plus à lui. Le Verbe s’est fait chair. L’homme a transpercé sa chair pour qu’elle ne le représente plus.
A vue humaine, rien n’est plus désespérant que cette situation. Dieu est rejeté par ceux-là même qu’il était venu rencontrer. Il est humilié par ceux qu’il était venu élever. Il est défiguré par ceux qu’il était venu magnifier.
Et c’est là qu’intervient le retournement le plus extraordinaire de toute l’histoire de l’humanité. Car en regardant son Fils que la méchanceté humilie, Dieu nous dit : « parmi les grands, je lui donnerai sa part, avec les puissants il partagera le butin, car il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort, et il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs ».
Qui est ce Dieu qui est prêt à pardonner ce déchaînement de violence contre son propre Fils ? Qui est ce Dieu qui se dépouille jusqu’à la mort pour intercéder pour les pécheurs ? Qui est ce Dieu qui se livre ainsi à ses bourreaux ? Ce ne peut être que le Dieu de l’Alliance, la Puissance suprême qui s’abaisse pour sauver sa création aveuglée par le péché.
Dieu est descendu aux profondeurs de l’humanité. Il est descendu au fond de notre péché pour nous en tirer. A tel point qu’en prenant conscience d’un tel don, nous tombons aujourd’hui à genoux et reconnaissons avec Isaïe : « En fait, c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous pensions qu’il était frappé, meurtri par Dieu, humilié. Or, c’est à cause de nos révoltes qu’il a été broyé. Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui : par ses souffrances, nous sommes guéris ».
C’est le geste, chers frères et sœurs, que nous sommes invités à poser en vénérant la croix, en posant nos fronts contre elle, en l’embrassant avec un cœur d’enfant. Car c’est par elle que Dieu nous a offert cet immense cadeau : nous racheter du péché qui nous retenait captifs, nous rendre la dignité de fils de Dieu, nous sauver de la mort éternelle.
« Voici l’homme » disait Pilate. « Voici le Dieu fait homme » voulons-nous le corriger. « Voici les hommes que je suis venu sauver au prix de mon sang » répond finalement Jésus. « Puis, inclinant la tête, il remit l’Esprit ».







Laisser un commentaire