« Donne-moi à boire » !
Elle a de quoi être étonnée, cette Samaritaine, en voyant ce voyageur fatigué, assis sur le bord de son puits. Elle a de quoi être étonnée, cette Samaritaine, en remarquant que cet homme n’est pas un de ses compatriotes, mais un de ces Juifs qui d’ordinaire ne lui adressent pas la parole. Enfin, elle a de quoi être étonnée parce que ce Jésus, non content d’être un homme et d’être un Juif, lui demande son aide, à elle, une Samaritaine.
C’était pourtant à dessein qu’elle était venue à l’heure la plus chaude de la journée pour puiser de l’eau… Elle voulait être sûre de ne croiser personne. Est-ce pour ne pas être moquée, humiliée ou tout simplement regardée ? Peu importe désormais ! Car en une toute petite demande, son plan savamment préparé s’écroule : « Donne-moi à boire » lui demande cet homme.
On reconnaît bien là, la méthode de Jésus. C’est sa signature. Il vient interpeller ceux qu’il rencontre en contournant les conventions sociales, humaines voire légales… Tantôt il touche un lépreux, tantôt il guérit un aveugle le jour du sabbat, tantôt il chasse un démon en terre étrangère. Mais là, ce n’est pas simplement une convention qui est contournée, c’est l’ordre même de la création. Jésus, le Verbe fait chair, le Fils Unique de Dieu, s’assied, fatigué, au bord d’un puits, et il demande à boire à une femme mise au ban de la société à cause de sa vie chaotique.
En se faisant homme, Dieu ne se met pas du côté des puissants. Il ne vient pas dans ce monde en juge ou en grand prêtre du Temple. Il vient en mendiant, en pauvre, en assoiffé. Il ne se place pas au-dessus de cette femme rabaissée. Il se met en-dessous d’elle pour lui donner l’occasion de poser le petit acte de charité qui est à sa portée.
« Comment ! Toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? »
Au premier abord, le décalage opéré par Jésus est trop radical. Il est trop déstabilisant pour être compris au premier regard. Cette femme qui a certainement l’habitude de subir les moqueries n’en croit pas ses oreilles et reste sur la défensive. Et par réflexe, elle use d’ironie : « Seigneur, tu n’as rien pour puiser et le puits est profond. D’où as-tu donc cette eau vive ? Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits ? » Elle ne croit pas si bien dire… Ce « Juif » comme elle l’appelle, ce n’est pas qu’un descendant de « notre Père Jacob ». Avant que Jacob fût, il était ! Et c’est alors que lui, le Verbe fait chair, peut donner le véritable motif de sa venue en Samarie : « quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ; mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissante pour la vie éternelle ».
En un instant, de mendiant, Jésus devient donateur. Lui qui « s’était assis près de la source » devient la source elle-même. Mais pas seulement une source qui donne la vie que de façon transitoire. Il est la source de la vie éternelle. Ce que la Samaritaine, baissant les armes, comprend très vite. Elle court au village, laissant derrière elle sa cruche devenue inutile. En à peine quelques mots échangés, elle est certaine que ce Juif fatigué qui ne paie pas de mine est le Messie, le véritable Epoux que son âme attendait depuis toujours.
Frères et sœurs, ce récit étant particulièrement long, je n’en ferai pas un commentaire déployé. D’ailleurs, qu’a-t-on besoin de rajouter à ce dialogue si parlant ? Je me contenterai ce matin de l’actualiser, de regarder avec vous comment il peut s’inscrire dans nos vies quotidiennes.
D’abord, en contemplant Jésus, ou plutôt sa manière d’entrer en relation. Beaucoup en ont déjà fait l’expérience : Jésus n’est que très rarement là où on l’attend. Il nous demande sans cesse d’ajuster notre regard pour le trouver. On regarde en haut, le cherchant dans les hauteurs des cieux. Il est souvent en bas, fatigué, harassé par la route, assoiffé de nos actes de charité. Comme il le dit ailleurs dans une parabole bien connue : « Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu avoir faim, soif, être nu, étranger, malade ou en prison ? (…) Amen, je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ».
Comme auprès de la Samaritaine, Jésus s’assied à nos côtés, non pas transfiguré, éclatant de lumière, mais parfois sale, malodorant, malade, ou encore âgé, affamé de présence, assoiffé d’attention… Jésus se rend présent dans les frères que nous rencontrons. Il vient frapper à notre porte pour nous demander un service. Et mystérieusement, c’est là, dans cette rencontre de l’Inattendu, que le mendiant devient donateur, que l’assoiffé devient source de grâce. Comme le dit saint Paul dans l’épître aux Romains avec des mots bien à lui : « nous qui sommes devenus justes par la foi, nous voici en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ, lui qui nous a donné, par la foi, l’accès à cette grâce dans laquelle nous sommes établis ». Celui qui croit fermement que Dieu s’est fait homme ; celui qui se laisse visiter par cette humanité habitée par Dieu ; celui qui vient à la rencontre de cet homme fatigué ; reçoit de lui la grâce de la vie véritable, le « don de Dieu » pour reprendre les mots de l’évangile.
Et c’est là, dans cette rencontre assez contrintuitive, que le Seigneur se permet de nous interroger : de quoi as-tu soif ?
As-tu soif des choses de ce monde ? De nouvelles vidéos sur ton téléphone ? De nouveaux objets pour remplir ta maison ? De nouvelles relations pour occuper ton temps ? Eh bien, je te le dis solennellement : « rien de ce monde ne pourra combler ton cœur ». Comme l’a si bien compris saint Augustin qui introduisait ainsi le livre de ses Confessions : « tu nous a faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi ».
Contrairement aux publicitaires de l’industrie, Jésus veut nous nourrir d’une nourriture sans obsolescence programmée. Il veut nous abreuver d’une eau vive, jaillissante, débordante. Une eau qui n’est autre que lui-même. Lui-même qui nous donne de mourir et ressusciter avec lui dans l’eau du baptême. Lui-même qui se donne en nourriture et en boisson dans l’Eucharistie. Lui-même enfin qui nous envoie son Esprit Saint pour que ce jaillissement divin devienne nôtre, véritablement nôtre.
Alors chers frères et sœurs, et en particulier vous qui vous préparez à recevoir le baptême, la confirmation et l’Eucharistie pendant la nuit de Pâques, demandez à Jésus de venir embraser votre cœur par sa présence. Demandez-lui de faire bouillonner en vous l’eau vive de son Esprit. Et en retour, offrez-lui votre amour en vous mettant au service de vos frères, en vous livrant tout entiers à sa miséricorde infinie. Amen.






Laisser un commentaire