« Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? » On peut comprendre que cette question, posée à brûle pourpoint par d’obscurs mages venus d’Orient, fasse à Hérode l’effet d’un électrochoc.
Car, quoi que l’on dise de ce roi sanguinaire, ce n’est pas un imbécile. Il sait bien que sa légitimité à gouverner la Judée n’est pas franchement acquise. Il sait bien qu’il est perçu par une partie du peuple Juif comme un collabo, comme un petit chien à la botte des Romains. Mais là, dans cette question, ce n’est pas la même chose ! L’attaque est plus violente, paradoxalement, parce qu’elle vient de l’extérieur. Par cette question presque ingénue posée de la part d’hommes qui sont parfaitement étrangers à la politique romaine, les mages n’ont pas du tout l’intention de remettre en cause une légitimité terrestre. Ce qu’ils cherchent c’est le « roi des Juifs »… et non le roi de Judée. Ce qu’ils cherchent, c’est un souverain dont la légitimité ne vient pas d’une mécanique politique… mais d’une mécanique cosmique : « nous avons vu son étoile se lever à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui ».
C’est pourquoi, chers frères et sœurs, Hérode est « bouleversé ». Lui qui a certainement l’habitude des intrigues politiques, n’en revient pas de ce qu’il entend. D’ailleurs, un signe de ce déni, c’est qu’il ne désigne jamais Jésus comme « roi » dans ce récit. Même quand il parle aux prêtres et aux scribes, il ne reprend pas les mots des mages en demandant : « où devait naître le CHRIST ». La réponse de ces derniers, peut-être par crainte, tente d’éviter ce titre polémique. Mais, à bien y regarder, sans jamais dire explicitement que Jésus est « roi », leur réponse ne fait aucun doute pour celui qui sait la lire ! En effet, cette prophétie est l’assemblage de deux passages de l’Ancien Testament qui sont tout à fait parlants. Le début est extrait du prophète Michée. Prophète qui parle de « celui qui doit gouverner Israël », qui doit « assurer la sécurité du peuple », c’est-à-dire, de celui qui doit être à proprement parler le « roi ». Et si cela ne suffisait pas, les scribes enfoncent le clou en concluant la prophétie par les mots du deuxième livre de Samuel dans un contexte encore plus royal puisqu’il s’agit du couronnement de David à Hébron où toutes les tribus d’Israël disent en chœur : « tu seras le berger d’Israël, mon peuple, tu seras le chef d’Israël ».
Autrement dit chers frères et sœurs, les scribes et les grands prêtres, tout en évitant de prononcer le mot « roi » devant Hérode, montrent implicitement la légitimité de la royauté de celui devant qui les mages veulent se prosterner.
Je suis désolé, chers frères et sœurs, de vous infliger ce matin, une homélie un peu technique et biblique. Mais, si je me permets de le faire, c’est parce que cela peut nous permettre de faire un pas de plus dans notre approche du mystère de Noël qui se déploie sous nos yeux. Qui est celui qui vient de naître ? Qui est cet enfant qui fait irruption dans notre monde de façon attendue ? Et question subsidiaire : qu’est-ce que cela nous fait lorsque nous apprenons sa naissance ?
Car les chrétiens que nous sommes sont peut-être entrés dans une forme de ronronnement spirituel. Plus rien ne nous étonne vraiment. Le mystère de Noël n’a justement plus de mystère pour nous. La nativité, c’est la venue du Fils dans le monde il y a 2000 ans pour se faire notre frère, notre ami, notre Seigneur, notre compagnon de route. Cela fait notre joie, bien entendu ! Mais, au fond, peut-être que cela ne nous bouscule plus vraiment. C’est acquis ! C’est connu ! C’est ancré dans notre vie spirituelle !
Et c’est peut-être là que nous pouvons accueillir l’irruption des mages comme un grain de sable dans notre engrenage bien huilé. En se fiant à l’apparition d’une étoile dans le ciel, ils débarquent au milieu de cette église pour nous dire que Jésus n’est pas uniquement notre frère, notre ami et notre compagnon de route… mais aussi notre roi et notre chef ! Peut-être que nous aussi, cela peut un peu nous bouleverser. Car, au fond, c’est assez confortable d’établir avec Jésus une sorte de relation qui abolit toute supériorité. Avoir un ami et avoir un gouverneur, ce n’est pas tout à fait la même chose. Avoir un frère et avoir un berger, cela n’a pas les mêmes implications. Un ami ou un frère n’a pas à me commander. Un gouverneur ou un chef a en revanche une certaine légitimité pour me dire quoi faire. Et ça, ça peut nous rester un peu en travers de la gorge, tout comme Hérode que nous moquions gentiment tout à l’heure !
Alors, attention, chers frères et sœurs, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit… Cette posture asymétrique entre Jésus et chacun d’entre nous, n’est pas du tout exclusive. Il est à la fois le frère et le chef, l’ami et le gouverneur. Et son mode de gouvernement n’est jamais autoritaire ou dominateur contrairement aux « grands de ce monde qui font sentir leur pouvoir ». Cependant, je crois que c’est intéressant de nous laisser interroger par ces mages. Car aujourd’hui, ils sont nombreux ces nouveaux chrétiens venus de contrées existentielles lointaines. Je pense aux catéchumènes, aux néophytes, aux recommençants, qui désignent plus volontiers Jésus comme leur maître intérieur ou leur berger. Une manière qui ne nous est peut-être plus complètement naturelle. Et on pourrait avoir tendance à les considérer d’une manière un peu hautaine. On pourrait subtilement considérer qu’ils sont encore un peu verts, un peu jeunes dans la foi, et qu’un jour, ils atteindront notre expérience spirituelle pour considérer Jésus non plus comme leur chef mais comme leur ami.
Eh bien peut-être que ce matin, l’évangile nous invite à retourner cette proposition. Non pas considérer les néophytes comme nos disciples mais comme nos maîtres. Et ainsi enrichir notre relation au Christ par leurs mots, leurs attitudes et leur expérience spirituelle. Je crois fermement que ces hommes et ces femmes qui viennent d’horizons lointains ont quelque chose à nous apprendre. Par leur fougue et leur approche du Christ, ils peuvent certainement nous aider à rééquilibrer notre rapport entre transcendance et immanence, entre la verticalité et l’horizontalité de notre relation à Jésus.
Alors, pour conclure cette homélie, je me contenterai de poser deux questions qui doivent être posées ensemble : est-ce que je considère Jésus comme mon maître et Seigneur ? Est-ce que je considère Jésus comme mon frère et mon ami ? Et si vous me le permettez, j’en ajoute encore une troisième : comment est-ce que j’arrive à vivre une relation intime avec celui qui est simultanément mon chef le plus légitime et mon ami le plus intime ? Amen.






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