D’où vient le mal ? Et pourquoi est-il là, toujours présent ? La question est légitime. Le mal sous toutes ses formes – l’injustice, la persécution, la maladie, les catastrophes, la violence, la haine, le péché et tant d’autres encore – ce mal qui mène ultimement à la mort. Si Dieu est le Dieu de la vie, s’il nous crée pour que nous soyons des vivants, s’il trouve son bonheur dans l’ « homme debout », comme le dirait Saint Irénée, pourquoi ce mal, partout, qui nous assaille ? Dans nos journaux, sur nos écrans, il se répand depuis nos maisons et jusqu’aux extrêmes de la planète. Dans nos familles, nos entourages, rôdant dans les relations ou par les maladies, les difficultés diverses, les épreuves de la vie. Dans notre cœur aussi, par ce péché qui nous coupe de la source divine de l’amour, qui nous éloigne de Dieu, nous enferme et nous tue. Nous portons les mêmes expériences et les mêmes questions que les gens dans l’évangile, qui rapportent des faits à Jésus sans comprendre pourquoi tant d’événements malheureux et douloureux.
La première réponse de Jésus est importante : ce n’est pas à cause de la grandeur du péché ou de la culpabilité des personnes, que le malheur s’abat sur eux. Il n’y a pas de corrélation entre le péché ou la culpabilité et le mal subit. Ce n’est pas à cause de l’endurcissement du cœur que l’on tombe malade ou que les événements graves nous arrivent. Il n’y a pas de logique au mérite, il n’y a pas de rétribution, de rapport de cause à effet entre des comportements humains considérés comme « justes », « moraux », ou au contraires « injustes » ou « immoraux » et une récompense ou une punition graduée immédiate. « Dieu fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes », disait Jésus ailleurs (Mt 5, 45), soulignant la grandeur de la miséricorde du Père qui est aux cieux.
Pour autant, Jésus appelle avec insistance à la conversion : « si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. » Mais quelle est cette conversion ?
La liturgie tourne notre regard vers Moïse. Etonnant Moïse, qui a déjà deux vies derrière lui (l’une à la cour de Pharaon, l’autre comme berger du troupeau de son beau-père), et qui se trouve là, sans le savoir, à l’aube d’une troisième vie. Un détail attire notre attention : « Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb. » Que va-t-il faire au-delà du désert ? Moïse semble sortir des sentiers connus. Il s’aventure dans des terres lointaines. Malgré son âge, il reste habité de la curiosité des plus jeunes, qui sont attirés par l’inconnu, par plus loin. C’est cette escapade, plus loin que d’habitude, ailleurs, qui lui donne de vivre l’expérience qu’il va vivre, devant ce buisson ardent. Et de rencontrer Dieu.
Voilà qui nourrit notre démarche de carême. Alors même que nous comparons souvent ce temps à un désert, voilà qu’il nous faut aller plus loin, « au-delà du désert ». Partir, encore. Sortir, encore, de nos habitudes, de nos paramètres, de nos catégories. Le Seigneur Dieu, celui que nous voulons rejoindre en sa résurrection en nous laissant réconcilier avec lui, est toujours au-delà de ce que nous imaginons. L’audace, la curiosité, peut-être le courage nous permettent d’aller à sa rencontre. Il nous attend ailleurs, toujours ailleurs, ne nous laissant jamais tranquille dans les sentiers connus et les terrains bien bordés. Le carême devient un temps où notre curiosité, notre éveil doit être maximal, pour aller jusqu’où Dieu nous donne rendez-vous.
Et là, son nom est dévoilé. Ce nom imprononçable, aux mille traductions possibles. Qu’on nous permette de n’en garder qu’une ici : « JE-SUIS ». Ce nom est la réponse à notre attente et à nos questions. « JE-SUIS » est « JE-SUIS », et il ne peut pas ne pas l’être. Et nous l’entendons jusque dans les dimensions du mal et du malheur qui nous entourent et nous traversent, jusque là où nous ne voyons plus, ressentons plus, comprenons plus la présence de Dieu, jusque là où nous ne comptons plus que son absence : il est « JE-SUIS », autrement dit le toujours présent, qui ne retire jamais le don de sa présence. Nous comprenons qu’il ne peut pas être « Je ne suis pas ». Il est « JE-SUIS », le Seigneur, quoi que nous vivions. Là, au cœur de toutes nos traversées, comme il l’a été avec le peuple de Moïse en traversant la mer, comme il l’a été avec Jésus en traversant la mort.
Conversion des conversions : sortir de nous-mêmes, pour rencontrer « JE-SUIS » toujours avec nous, Elohim, Emmanuel. Peut-être est-ce le seul et unique effort que nous ayons à faire en ce temps de carême, ou l’engagement fondamental qui pourra porter tous les autres : aller au-delà du désert pour entendre le Seigneur nous dire : « JE-SUIS », comme un « Je-suis-avec-toi » de toujours et à toujours. « Notre rocher », disait Saint Paul.
Cette expérience n’est en fait pas nouvelle. Nous l’avons déjà vécue, rappelez-vous, au jour de notre baptême, lorsque nous avons traversé la mort avec le Christ pour ressusciter avec lui. En marche vers Pâques, nous voulons retrouver la puissance de ce passage, la lumière de ce feu, la force de cette présence, la réalité de cette Vie. Comme le vigneron prend patience avec le figuier, le Seigneur prend patience avec nous. Et nous, convertissons-nous, encore et encore, pour accueillir la révélation de « JE-SUIS », et sa victoire.
Amen.
P. Benoît Lecomte
Homélie du 23 mars 2025, par le P. Benoît Lecomte
Aubeterre - Chalais - BrossacPublié le 22 mars 2025
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