Homélie du 22 février 2026, par le P. Maxime Petit

Barbezieux - Baignes - Barret

Publié le 22 février 2026

Chers frères et sœurs, au début de cette homélie, j’aimerais faire résonner à nouveau les trois tentations vécues par Jésus au désert. La première est très courte : « si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains ». La deuxième cite l’Ancien Testament : « si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : ‘il donnera pour toi des ordres à ses anges’, et : ‘ils te porteront sur leurs mains de peur que ton pied ne heurte une pierre’ ». Et la troisième est redoutable : « tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi ».

          Peut-être parce que l’on entend ce récit au début du carême, à un moment où notre désir de conversion n’est pas encore trop émoussé, on a tendance à concentrer notre attention sur les tentations elles-mêmes et sur leur résultat : les pierres transformées en pain, la mise à épreuve de Dieu et la possession des nations. Aujourd’hui, je voudrais que l’on fasse un pas de côté pour regarder non pas tant l’objet de ces tentations que la condition que donne le Tentateur… ou plutôt le doute qu’il cherche à installer en Jésus. Par deux fois, il commence par les mêmes mots : « si tu es le Fils de Dieu ». Et je crois que ce n’est pas pour rien. Après quarante jours au désert, le Malin ne se sert pas de la douleur physique de Jésus ou de sa fragilité psychologique. Il interroge sa filiation, son lien avec le Père. Et, c’est en jouant avec ce doute qu’il tente d’ouvrir une brèche dans sa volonté. Si Dieu est vraiment ton Père, alors pourquoi te laisse-t-il souffrir de la faim ? Si Dieu est vraiment ton Père, alors qu’il le prouve en te préservant des détresses… Et enfin, si Dieu est vraiment ton Père, alors pourquoi n’es-tu pas le maître du monde ?

          Heureusement, ces trois tentations ratent leur cible. En choisissant sournoisement cet angle d’attaque, c’est-à-dire en misant sur le fait que Jésus puisse douter qu’il est le Fils de Dieu, le Tentateur donne un coup d’épée dans l’eau. Car, c’est précisément dans la reconnaissance de sa filiation que Jésus trouve la force de repousser ces tentations. C’est précisément parce qu’il est le Fils de Dieu, qu’il se met à l’écoute de toute Parole qui sort de la bouche de son Père. C’est précisément parce qu’il a une totale confiance en Dieu, qu’il n’a pas besoin de le mettre à l’épreuve. Et enfin, c’est parce qu’il sait que tout ce qui est au Père est à lui, qu’il n’éprouve aucun besoin de se prosterner devant le Prince de ce monde. Jésus est le Fils Unique du Père et ni la faim, ni la soif, ni la peur ne peuvent affaiblir cette certitude.

          Elle est certainement là, la Bonne Nouvelle d’aujourd’hui ! Car si Jésus a réussi à vaincre le Tentateur de cette manière-là, c’est pour que nous puissions nous appuyer nous aussi de toutes nos forces sur ce roc inébranlable : Dieu est notre Père et nous sommes ses enfants bien-aimés !

          Car contrairement à Jésus, cette idée pourtant si fondamentale s’avère bien difficile à intégrer dans notre vie quotidienne. Nous passons notre vie à en douter. Alors, peut-être pas toujours d’une manière explicite, mais le Tentateur arrive à s’infiltrer dans nos esprits pour faire germer cette idée. D’ailleurs, comme il est malin, il avance masqué en divisant ses troupes. Il attaque tantôt au nord, en nous faisant refuser la paternité divine par excès de confiance en nous-mêmes, tantôt au sud, en nous faisant oublier le prix de notre vie aux yeux de notre Père. Je me permets de développer ces deux points.

          D’abord l’excès de confiance. Il nous arrive en effet de ne plus considérer Dieu comme notre Père parce que nous estimons que nous n’avons pas vraiment besoin de lui. Nous pensons que nous sommes capables de nous assumer par nous-mêmes sans avoir au-dessus de nos têtes un Père qui semblerait nous chaperonner. C’est ce que l’on peut entendre dans le récit de la Genèse. Que dit le serpent à Eve ? « Pas du tout ! vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux ». « Être comme des dieux », n’est-ce pas refuser que Dieu soit au-dessus de nous ? N’est-ce pas refuser qu’il soit notre Créateur, notre Guide… et notre Père ? Il nous arrive ainsi de refuser que Dieu pose son regard paternel sur nous. Comme un enfant qui se rebelle, nous lui disons : « non, je vais le faire tout seul, à ma manière ! » Et c’est alors que le démon gagne une bataille. Comme le fils prodigue, nous partons avec notre héritage et nous fuyons le regard du Père en croyant trouver de l’air. Air qui finit par se tarir à mesure que nous nous éloignons.

          C’est alors que nous tombons souvent dans un deuxième piège. Car, en refusant la paternité bienveillante de Dieu, nous perdons peu à peu toute estime de nous-mêmes. Pire, nous commençons à croire que Dieu ne voudra plus de nous comme fils. Contrairement à la première tentation, ce n’est plus par excès de confiance, mais par défaut ! Nous croyons que nous ne sommes plus dignes d’être appelés ses fils. Comme Adam lorsque Dieu descend dans le jardin et l’appelle : « Adam, où es-tu ? », au lieu de nous présenter devant lui, nous nous cachons et refusons de nous mettre à nu devant celui qui nous a modelés avec la glaise du sol et qui nous connaît mieux que nous-mêmes.

          Comme nous avons du mal, chers frères et sœurs, à trouver l’équilibre. Notre vie chrétienne oscille d’un extrême à l’autre, tantôt avides d’indépendance, tantôt honteux, n’arrivant plus à reconnaître notre dignité inaliénable. Eh bien aujourd’hui, en vivant lui-même ces tentations au désert, Jésus nous montre un chemin pour progresser dans cet équilibre si difficile à trouver. Il ne résiste pas à la tentation grâce à sa force. Il ne terrasse pas le Malin en étant plus intelligent que lui. Jésus obtient la victoire parce qu’il a une confiance absolue dans le fait qu’il est le Fils et que Dieu est son Père.

          Alors chers frères et sœurs, ce matin, je ne vais pas vous faire un grand discours pour vous dire comment lutter contre telle ou telle tentation. Je me contenterai de vous lancer ces deux questions : êtes-vous confiants dans le fait que Dieu est votre Père ? Êtes-vous absolument certains que Dieu ne cessera jamais de vous aimer quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez ? Telle est la posture que Jésus nous enseigne. Telle est la certitude qu’il nous permet de garder : Dieu sera toujours notre Père ! Il sera toujours prêt à nous relever ! Parce qu’il nous aime de façon inconditionnelle. Amen.

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