« Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. » Comme le dira la préface eucharistique tout à l’heure : « En jeûnant quarante jours, Jésus consacrait le temps du carême. » Nous retrouvons en effet les éléments du temps que nous venons de commencer à vivre, et cette préparation à Pâques qui nous invite à la conversion et à la pénitence, au jeûne, au partage, à la prière, comme en une conduite au désert.
Vient alors la question de la tentation, ou des tentations, qui traversent les textes que nous venons de recevoir. La tentation du serpent dans le livre de la Genèse, qui embrouille la femme, puis l’homme, au point qu’ils vont se laisser prendre à son piège et commettre le premier péché, le péché des origines. Les tentations de Jésus, dans le désert, qui vont le challenger à propos de la faim, du pouvoir, de l’avoir.
A la lumière de tous ces éléments, notre carême devient le lieu et le temps des tentations, tout autant que celui des efforts. Peut-être est-il d’autant le lieu des tentations qu’il est celui des efforts.
Mais alors, pourquoi donc faire autant d’efforts, si c’est pour être tentés davantage ? Ne vaudrait-il pas mieux en faire moins et être plus sereins dans notre relation avec le Seigneur ?
Le carême est de 40 jours uniquement pour nous rappeler que toute notre vie doit être chemin de conversion. Et les efforts que nous voulons faire personnellement ou communautairement n’ont pas plus de valeur en temps de carême qu’à un autre moment de l’année. Je veux dire par là que jeûner pour jeûner parce qu’il faut jeûner pendant le carême n’a pas de sens, si ce jeûne n’est porté par le désir de redonner à Dieu toute sa place, et ce quelque soit le moment de l’année où nous le pratiquons. De même pour le partage et la prière : si nous les pratiquons pendant le carême uniquement pour faire « bonne figure » devant Dieu ou « parce qu’il convient de le faire », nous ne regardons que l’effet que nous voulons faire sur nous, et nous en oublions la finalité : le Seigneur Dieu. Nous pouvons facilement être tentés, non d’en faire moins, mais de faire mal, ou mal ajusté. Ce ne sont pas nos exploits que regarde le Seigneur, mais notre cœur et son désir profond, carême ou pas. Et l’on voit bien comment le tentateur peut nous détourner du sens.
Car il y a plus juste que de regarder nos tentations et nos péchés, et de vouloir les expier par nos propres forces en faisant toutes sortes d’efforts. Ce qui est plus juste, c’est de regarder celui qui est victorieux des tentations et du péché, celui qui nous rétablit dans l’amitié avec Dieu, celui qui nous refaçonne à l’image et à la ressemblance de Dieu comme au jour de la création : le Christ, Jésus. « De même que la faute commise par un seul a conduit tous les hommes à la condamnation, de même, l’accomplissement de la justice par un seul a conduit tous les hommes à la justification qui donne la vie », écrit Saint Paul aux Romains. Jésus, lui qui n’a pas perdu l’image et la ressemblance de Dieu – il est au contraire « l’image du Dieu invisible » (Col 1, 15) – et qui a lui aussi connu les tentations dans sa chair, a triomphé des tentations, du mal, du péché et de la mort pour nous donner accès à la Vie. Il est le grand libérateur de tout ce qui entrave notre liberté.
Là est peut-être le choix qui nous est offert, en ce premier dimanche de carême : résister à la grande tentation de tout miser sur nos propres forces pour nous rapprocher de Dieu, ou céder à cette tentation au risque de se tromper de cible, et de louper le rendez-vous avec Dieu. Pour faire plus bref : choisir d’être notre propre référence, ou choisir de regarder le Seigneur et Christ. Dans le « Notre Père », que nous récitons chaque jour, nous demandons : « ne nous laisse pas entrer en tentation ». La tentation, au singulier, parce qu’elle récapitule et résume toutes les tentations : celle de ne plus désirer être fille ou fils de Dieu, celle de nous couper de notre relation au Père, pour nous « faire » par nous-mêmes. L’homme et la femme de la Genèse n’ont pas saisi le risque qui se dessinait devant eux, ils ont voulu « être comme des dieux ». Le Christ n’a cessé de puiser dans la Parole de Dieu et dans les Ecritures, et de faire confiance à son Père. Cela ne doit évidemment pas nous décourager de tout effort, de tout engagement pour manifester concrètement notre désir de purification et de conversion. Mais nous voulons nous rappeler le sens de tout cela, et la nécessité de toujours nous tourner vers le Seigneur, pour qu’il reste notre seul horizon et notre boussole. Non seulement pour ces 40 jours et le temps du carême, mais pour tous les jours de l’année et pour toute notre vie.
Si ce récit des 40 jours dans le désert est la matrice de notre carême, apprenons de Jésus à devenir fils et filles du Père. A mettre toute notre confiance en Dieu. Avoir faim de lui et de sa Parole, à être disponible pour lui, à servir plutôt qu’à se servir. Apprenons de lui la libération intérieure de tout ce qui nous empêche de vivre, et laissons-le agir en nous, déjà par l’Esprit Saint qui nous guide, et par sa puissance de résurrection.
Amen.
P. Benoît Lecomte






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