« Si tu veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Elie. » L’intention est délicate et avenante ! Mais elle n’est pas seulement décalée : elle va à l’encontre de la dynamique de l’appel de Dieu.
« Va, quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai », demande Dieu à Abram. Tout le contraire d’une installation : c’est la désinstallation, le départ, la route, la confiance en l’inconnu, le saut auquel Dieu appelle. On nous dit qu’ « Abram s’en alla », et on l’imagine justement plier les tentes, ranger tous les outils dans la caravane, charger les ânes et partir avec son troupeau, à l’aventure.
Partir. Quitter ses connaissances, ses sécurités, ses habitudes. Quand Dieu nous invite à nous enraciner, ce n’est pas pour ne plus bouger. C’est au contraire pour vivre en grand et le suivre jusqu’au bout. « Va ! »
N’est-ce pas ce que nous nous sommes souhaités au début de ce carême ? Une bonne route, un bon chemin. De conversion, de frugalité, de partage, d’attention, de prière. Un chemin que nous avons pris voilà 10 jours déjà. Où en sommes-nous ? L’avons-nous pris au sérieux ? Sommes-nous sortis de ce qui nous retenait à la mort et nous empêchait de vivre vraiment ?
Dieu appelle. Dieu t’appelle. Comme il a appelé Abram en son temps, et comme il a appelé Pierre, Jacques et Jean à sortir de leur confort. « Avec la force de Dieu, prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Evangile », demande Saint Paul. Encore un appel qui n’inspire pas le calme et la douceur, mais bien plutôt la sueur et l’inconfort. Le disciple ne sera pas plus grand que le maître, et nous savons par où le maître est passé.
Mais Dieu ne fait pas qu’appeler au départ : il montre le but, la fin de la route. « Je ferai de toi une grande nation… et tu deviendras une bénédiction », promet-il à Abram. Et il y a plus avec Jésus : « Il fut transfiguré devant eux ; son visage devint billant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière. » On comprend que cette lumière nous parle déjà de résurrection, de jour nouveau, de matin de Pâques. Révélation, manifestation de ce à quoi Dieu t’appelle : participer à cette lumière, être toi aussi transfiguré. Jésus est désigné comme le « Fils bien-aimé », et les disciples ont raison de tomber face contre terre : on ne peut pas voir Dieu sans mourir. Ce qu’ils n’ont pas compris, c’est que le Seigneur se montrait à eux dans cette blancheur pour les inviter à y entrer et à y participer. Ce n’est pas Jésus qui doit dormir sous la tente dressée par Simon Pierre, mais les disciples qui devront s’abriter dans la lumière de la résurrection et s’habiller de ces vêtements étincelants.
Voilà finalement ce à quoi Dieu t’appelle : partager la gloire de sa résurrection. Et si tu as pris le chemin de carême, c’est bien en vue de Pâques, en vue d’entrer dans cette lumière, dans ce mystère. « Il nous a appelé à une vocation sainte, non pas à cause de nos propres actes, mais à cause de son projet à lui et de sa grâce. » Tu as bien entendu : « Il nous a appelé à une vocation sainte. » Pas à une petite promenade de santé, de remise en forme ou de bien être, à vivre pendant 40 jours en attendant de faire enfin la fête. Mais à la sainteté, cette sainteté de chaque jour, pour que notre vie resplendisse de la puissance de l’Evangile. Le passage de l’évangile que nous venons d’entendre commence par ces mots : « En ce temps-là ». Vous irez voir dans votre Bible qu’il est plutôt dit : « Six jours après ». Six jours, comme le sixième jour du récit de la création, ce jour où l’homme est créé à l’image de Dieu et à sa ressemblance, homme et femme. « Six jours après », comme un jour de création nouvelle de l’Homme, de recréation : c’est bien la vérité et la grandeur de l’Homme et sa vocation ultime que Jésus révèle à ses disciples les plus proches, et dont nous sommes également témoins. Mais quand Jésus parle, sa parole est efficace. Ce qu’il dit se réalise : en nous révélant le but, il nous permet déjà de l’atteindre et d’y entrer.
Ce chemin mène à la résurrection. Il devra donc passer, inévitablement, par la mort. Six jours avant, précisément, c’est ce que Jésus avait annoncé : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. » Il nous faudra affronter le mal et la mort, ces fausses sécurités auxquelles nous sommes arrimés et qui nous empêchent de partir et de gagner en liberté d’enfants de Dieu. « Opération vérité » de ce carême. La résurrection n’est pas invitation à contourner les difficultés et le péché, mais à regarder la croix avec détermination, confiance et espérance, sûrs que le Seigneur ne nous abandonne jamais. « Il est pour nous un appui, un bouclier », chantait le psalmiste.
Puisque le Seigneur est un appui et un bouclier, n’aie pas peur de prendre la route vers Pâques. L’hymne du bréviaire le chante : « Qui prendra la route vers ces grands espaces ? Qui prendra Jésus pour Maître et pour Ami ? L’humble serviteur a la plus belle place ! Servir Dieu rend l’homme libre comme Lui. » Soyons de ceux-là, qui partent dans la confiance et n’ont pas peur de mourir pour vivre. Et que ce chemin de carême fasse resplendir sur nos visages la splendeur de sa résurrection !
Amen.
P. Benoît Lecomte






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