« Qu’a-t-il fait pour mériter ce malheur ? » La question des disciples n’a pas pris une ride. Elle est parfois la nôtre, devant l’absurdité du mal et son injustice. Dans une théologie de la rétribution, où Dieu ne ferait que répondre point à point à nos actions, bonnes ou mauvaises, les effets de Dieu envers nous dépendant de notre vie morale : je fais du bien, Dieu me récompense, je fais du mal, Dieu me punit.
La réponse de Jésus est sans appel : il n’est pas question de payer le mal qu’on aurait fait ou, plus injuste encore, pas fait. « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. » L’action de Jésus est plus radicale, plus fondamentale. Plus gratuite aussi. Elle est épiphanie, manifestation d’une réalité qui nous dépasse et nous traverse : un aveugle de naissance va voir. Celui qui est « la lumière du monde » et qui est venu dans le monde pour éclairer tous les hommes, va ouvrir les yeux d’un aveugle pour qu’il voit, lui aussi, la lumière. A partir de la boue recréatrice, et d’un bain, à la piscine de Siloé. « Va te laver. »
Expérience baptismale. C’est bien de cela dont il est question à travers ce récit. L’évangéliste Jean ne nous raconte pas seulement l’épisode extraordinaire d’un homme aveugle qui retrouve la vue grâce à Jésus. Il nous raconte le baptême. Notre baptême. Un jour de sabbat, le jour de Dieu, comme une recréation qui nous fait passer de l’ombre des ténèbres à la lumière de la foi. Expérience pascale résumée en quelques mots par Saint Paul dans sa lettre : « Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera. »
Cet aveugle qui voit, c’est toi. C’est moi. Ce sont les catéchumènes, qui se préparent au grand plongeon dans quelques semaines, et qui vivent aujourd’hui un nouveau scrutin. Non pas celui des bureaux de votes pour nos élections municipales, mais celui du regard de Dieu posé sur eux, qui vient scruter leur cœur avec un regard d’amour et de miséricorde pour les relever, pour les disposer à vivre le baptême. Pour que « la lumière soit ». A l’extérieur de nous, et plus encore à l’intérieur. A l’intérieur pour rayonner à l’extérieur. « Autrefois, vous étiez ténèbres, dit encore Saint Paul, maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière ; conduisez-vous comme des enfants de lumière. » Et que votre lumière brille devant les hommes, pour qu’ils rendent gloire à Dieu le Père !
Il faut du temps à l’homme de l’évangile pour enfin savoir qui est Jésus, le rencontrer, le reconnaître et se prosterner devant lui. L’éveil à la foi se fait progressivement, par étapes. Il doit traverser les difficultés de l’enquête quasi policière qu’on mène contre lui.
« Va te laver ». Dans le clair-obscur de notre propre foi, et dans celui peut-être encore plus tumultueux de notre agir, nous entendons à nouveau cette invitation pour nous-mêmes : « Va te laver ». La boue de notre monde, qui se déverse à longueur de temps sur nos écrans, entache nos cœurs tandis que nos cœurs risquent toujours, eux aussi, de participer à la boue de ce monde. Combien de fois nous faudra-t-il retourner nous laver à la piscine de Siloé, replonger dans l’eau vivifiante de notre baptême, replonger à la grâce de la Lumière qui chasse nos ténèbres ? C’est ce que nous appelons le sacrement du pardon, de la réconciliation, de la pénitence, la confession – chacun choisira son vocabulaire, là finalement n’est pas le plus important. La paroisse et le doyenné nous invitent à vivre cette démarche en ce carême, pour entrer un peu plus dans la Lumière de Pâques. Déjà samedi prochain, en prenant toute une journée pour s’arrêter, prendre un temps de pause, de respiration, réentendre le Seigneur nous appeler, et replonger avec lui pour être pardonnés. N’ayons pas peur de vivre ce temps donné, ce temps offert, ce temps partagé… pour une résurrection. Pour revenir à la lumière. Pour que le Seigneur réouvre nos yeux fatigués. Laisse-toi recréer par Dieu. « Laisse-toi réconcilier avec le Christ », entendions-nous à l’entrée de ce carême.
Pour que tes yeux s’ouvrent, et qu’ils voient la lumière.
Qu’ils voient la lumière du Christ à travers ses œuvres tout autour de nous, et la manifestation de la présence du Père, malgré la boue du monde. En femmes et en hommes prophètes et témoins d’espérance, témoins de la Lumière malgré les ténèbres.
Pour que nos yeux voient la présence de Jésus qui s’approche de chacun et invite au relèvement, à la résurrection, à la vie avec Lui. Christ ne se lasse pas de nous relever en se mettant plus bas que nous, et de nous pardonner.
Pour qu’en cette « année à la Lumière de l’Eucharistie », nos yeux voient et reconnaissent avec plus de foi encore la présence de Jésus en ce petit bout de pain, mangé ou exposé. Lumière du monde livrée au monde, que les ténèbres n’ont pas arrêtée, donné en nourriture pour que nous ayons la Vie.
Oui, « va te laver », et la Lumière du Christ t’illuminera.
Amen.
P. Benoît Lecomte






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