Il y a 800 ans aujourd’hui, s’éteignait François, le Saint d’Assise. Fils de riche marchand qu’il était, il a entendu, à 23 ans, cette voix qui lui disait : « Répare mon Eglise en ruine. » On connait la suite : il va commencer par réparer une chapelle en ruine, puis comprendre petit à petit que Jésus ne lui demande pas de devenir maçon ou architecte d’un bâtiment. Plus profondément, François était invité par le Seigneur à relancer le souffle de l’Eglise sur les chemins de la louange, de la miséricorde, de la pauvreté et de la joie. L’Eglise en ruine n’était pas la petite chapelle à proximité, mais la communauté des disciples du Christ, le Corps du Christ répandu par toute la planète. Donc au début du XIIIème siècle, le Seigneur lui-même qualifie son Eglise de « ruine ». Le mot est fort. Il indique que tout est détruit, usé, perdu, et qu’il faut tout reconstruire. Il dit que l’Eglise s’est fourvoyée et qu’elle doit prendre un nouveau chemin, une nouvelle direction. Terrible constat à propos des chrétiens de l’époque, et en premier, sûrement, des hommes d’Eglise et de la hiérarchie ecclésiale.
Nous retrouvons cette même idée 1200 ans plus tôt, dans l’évangile. Le propriétaire du domaine a pris soin de sa vigne et l’a confiée à des vignerons, mais ceux-ci ne veulent pas lui rendre la récolte. Pire, ils frappent, tuent, lapident les serviteurs qui viennent chercher les fruits, et ce à plusieurs reprises, comme avec insistance et répétition. Même le fils du propriétaire ne va pas échapper à la violence des vignerons qui ont perdu toute raison : il est évident que le propriétaire ne donnera pas son héritage à des gens qui ont tué son fils. Dans cette page d’évangile, ce sont les grands prêtres et les anciens du peuple, à qui Jésus parle, qui sont visés. Ils sont les vignerons de la parabole. Des responsables religieux, des docteurs de la Loi, des pharisiens connaisseurs, dépositaires de l’Ecriture. Mais Dieu a eu beau envoyer des prophètes, des juges, des patriarches, tous ont été tués par ces gardiens de la foi qui ont en fait dévoyé la foi, s’en croyant devenus propriétaires. Comme Jésus demandera plus tard à François de guider l’Eglise sur un autre chemin, le propriétaire de la vigne va confier son bien à d’autres vignerons.
Il y a là, me semble-t-il, un avertissement pour nous aussi : ne nous croyons jamais propriétaires de la foi. Ne captons pas l’Eglise pour nous-mêmes. Ne nous pensons jamais maîtres à la place du seul maître. Il pourrait y avoir cette tentation d’orgueil ou de puissance mal placée : devant l’afflux des demandes de baptêmes de jeunes et d’adultes, qui arrivent en nombre, même dans notre paroisse a priori rurale et isolée. Ou encore devant les magnifiques images du week-end dernier et de la visite du pape Léon XIV en France. 800 000 personnes pour une messe à la liturgie belle et soignée sur les Champs Elysées, 80 000 jeunes au Stade de France pour une veillée festive et priante de grande qualité, 200 000 personnes à Lourdes pour un message vibrant auprès des personnes malades dans une ambiance fervente et joyeuse, un intense moment de communion à l’échelle de tout le pays, comme une parenthèse de paix au milieu des jours de violence et de tensions… Tout cela était beau, et nous pouvons nous en réjouir vraiment. Mais sans jamais oublier que rien de cela ne nous appartient. Notre Dieu n’est pas le Dieu des grands spectacles et des manifestations de puissance. Celui que nous suivons est un Messie crucifié. La pierre angulaire est la pierre qui a été rejetée par les bâtisseurs. Et nous ne pouvons revendiquer que d’être d’humbles serviteurs d’une annonce qui nous dépasse toujours, d’une foi dont nous ne pouvons jamais parler totalement, d’un Christ qui toujours nous échappe et jamais ne se laisse l’enfermer. Serviteur d’une humanité déchirée et qui a soif de paix.
En cette fête de Saint François d’Assise, nous terminons aussi le « mois de la Création ». Un temps qui nous fait reprendre conscience des risques dont l’évangile nous parle : quand nous comportons comme des propriétaires et maitres du monde et de la création, il y a fort à parier que déjà, nous commençons à l’abîmer. L’on voit tous les bouleversements que notre mode de vie provoque sur le vivant, parce que nous n’arrivons pas à vivre d’abord en serviteurs, en intendants de ce qui nous est confié. Le mois de la création se termine, mais notre conscience et notre cœur ne doivent pas baisser la garde : on sait trop combien notre planète est fragile et combien continuer de l’abîmer met notre propre vie en jeux.
A l’invitation de l’évangile de ce jour, gardons le cœur ouvert et tourné vers le « propriétaire de la vigne », Dieu notre Père, et vers son Fils, Jésus. Remettons entre ses mains toute la beauté de ce qu’il nous a confié : le monde, l’Eglise, la foi, et tous nos frères et sœurs. La joie des vignerons n’est pas dans l’accaparement des richesses, mais dans le double don de soi et de la récolte. Déposons le fruit de la vigne sur l’autel, en ce vin. Il deviendra le sang du Fils, qui s’est donné pour nous. En cette eucharistie, en renouvelant notre cœur dans les dispositions de celui des serviteurs, accueillons pour nous-mêmes la prière de l’apôtre Paul : « Et la paix de Dieu, qui dépasse tout ce qu’on peut concevoir, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus… et le Dieu de la paix sera avec vous. »
Amen.
P. Benoît Lecomte








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