« Si Dieu est tout-puissant, comme nous le répétons dans notre profession de foi et comme nous le croyons profondément, alors comment expliquer le mal, la violence, la détresse, le péché, les guerres ? » Cette question, c’est une jeune fille de 9-10 ans qui me l’a posée vendredi, alors que je visitais un camp de jeunes. Mais avouez que nous portons tous au fond de nous cette question, mêlée de doutes et d’incompréhension. Si Dieu est vraiment tout-puissant, n’a-t-il pas la capacité d’empêcher le mal ? « Tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance », disait le libre de la Sagesse. Et s’il ne l’empêche pas, peut-on encore parler de sa toute-puissance ? Ou alors, Dieu serait-il vicieux avec nous au point de pouvoir nous éviter la souffrance, mais de nous laisser souffrir ? « Ta force est à l’origine de ta justice, et ta domination sur toute chose te permet d’épargner toute chose », disait encore la Sagesse. Alors, que fait donc Dieu ? La question traverse les générations depuis la nuit des temps. Mais la Parole de Dieu nous ouvre des pistes de compréhension et de méditation pour vivre en disciples du Christ en ce monde marqué par tant de violences.
Nous relevons d’abord un rapport tout particulier de Dieu avec les réalités terrestres, avec les créatures dont nous sommes. Regardez comment l’homme de la parabole réagit quand on lui annonce que son ennemi a semé de l’ivraie au milieu du champ de blé. Plutôt que de se précipiter pour l’arracher, au risque d’arracher aussi le blé, il préfère patienter et attendre que tout arrive à maturité pour, lors de la moisson, faire le tri. Notre première réaction aurait peut-être été d’arracher le mal à la racine, le plus rapidement. Mais Dieu laisse son autonomie aux réalités terrestres. Il n’intervient pas précipitamment dans le cours des choses. Comme il laisse à l’homme son entière liberté et la responsabilité de ses actes et de ses paroles. Non pas que Dieu se désintéresse de notre histoire, mais il nous « gouverne avec beaucoup de ménagement ». A l’interventionnisme, il préfère la relation d’Alliance, pour travailler avec l’Homme (toute l’humanité) dans une relation de confiance et d’amour, de partenariat fécond. Dieu prend l’homme au sérieux, au risque que l’homme joue avec le mal et se laisse entrainer par lui. Mais nous mesurons là toute la délicatesse de Dieu, qui ne veut pas faire notre bonheur sans nous : nous ne serions alors plus que des marionnettes entre ses doigts. Troublant rapport de Dieu avec le monde, au risque de voir ce que nous voyons et de connaître ce que nous connaissons aussi en nous : l’ivraie et le blé pousser ensemble.
Mais ce qui est en jeu n’est pas d’abord un bonheur immédiat, une vie de communion parfaite vécue sans choix ni liberté. Ce qui est en jeu, c’est l’horizon du Royaume, qui demande de la patience, le long cheminement de l’Histoire. C’est ce que nous racontent les deux petites paraboles de la graine de moutarde qui devient le plus grand arbre du potager ou du levain enfoui dans la pâte qui va faire lever celle-ci. Tout ne se voit pas immédiatement. Dieu n’est pas dans le « tout, tout de suite », comme nous le sommes souvent, impatients (même si cette impatience manifeste notre désir profond) que tout soit déjà accompli. Le Royaume de Dieu n’est pas un donné qui nous est imposé. Il nous faut prendre le temps de l’accueillir progressivement dans notre histoire, en nous laissant convertir (collectivement et personnellement) chaque jour par le Seigneur pour le faire notre, pour nous y inscrire progressivement. Nul doute que c’est ainsi que le Seigneur conduit la barque de notre humanité, mystérieusement parfois, mais réellement. « Après la faute, tu accordes la conversion », disait la Sagesse, alors que nous comprenons que cette maturation se réalise par une suite de pas en avant et de pas en arrière. D’où l’importance, comme le dit Saint Paul dans sa lettre, de l’Esprit Saint et de la prière à l’Esprit Saint, qui « vient au secours de notre faiblesse et intercède pour nous. » « Et Dieu, qui scrute les cœurs, connaît les intentions de l’Esprit puisque c’est selon Dieu que l’Esprit intercède pour les fidèles. » Petit à petit, au cœur de notre Histoire humaine – et malgré le mal qui peut s’y propager –, se dessine l’horizon du Royaume promis par Dieu
La certitude, c’est la victoire finale de Dieu et l’avènement de son Royaume. Cette victoire a déjà été scellée dans la mort et la résurrection de Jésus. Par elle, le péché, la mort, la haine ont été engloutis. Nous n’avons en fait plus rien à craindre du péché, du mal et de la mort, de la haine et de la violence : rien de ces réalités n’aura le dernier mot. Dans la résurrection de Jésus, la vie et l’amour ont gagné : la vie et l’amour vaincront. Notre foi est là, et notre profession de foi en la Toute-Puissance de Dieu s’inscrit dans cette espérance enracinée dans l’événement de Pâques. Ne vivons pas comme des gens qui auraient peur du mal. Au contraire, faisons confiance en Dieu, qui conduit le monde à sa destinée pour que tout, un jour, surgisse dans sa Lumière éblouissante.
Cette victoire, c’est ce que nous célébrons en chaque eucharistie. Révélation mystérieuse du Royaume déjà là et encore en cours d’accomplissement, qui se présente à nous en cette communion avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain manifestée en son Corps qu’est l’Eglise. Que cette eucharistie fasse grandir en nous le goût de cette victoire et de la toute-puissance de l’amour de Dieu.
Amen.
P. Benoît Lecomte







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