Aujourd’hui, chers frères et sœurs, c’est grande fête dans notre paroisse ! D’abord parce que l’on célèbre avec toute l’Eglise la solennité du Saint-Sacrement, ce que l’on appelait autrefois la « Fête-Dieu ». Une solennité qui a une saveur particulière cette année puisqu’elle marque le point d’orgue de notre parcours de doyenné sur l’Eucharistie. Mais, avouons-le, ce qui réjouit particulièrement notre cœur ce matin, c’est qu’au cours de cette messe, plusieurs enfants vont vivre leur première communion.
Oui, vraiment, on a toutes les raisons du monde pour laisser déborder notre joie ! Et c’est là, alors que notre cœur jubile, que la Parole de Dieu vient nous faire redescendre de notre petit nuage… « Souviens-toi, dit Moïse au Peuple d’Israël, de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le Seigneur te l’a imposée pour te faire passer par la pauvreté ; il voulait t’éprouver pour savoir ce que tu as dans le cœur ». Quelle douche froide…. On était dans l’exultation, Moïse nous rappelle des souvenirs arides. On était dans l’allégresse, voilà qu’il nous parle de la pauvreté et de la faim… Dans un tel contexte, le vieux Moïse passe pour un rabat-joie et on aurait envie de le bâillonner comme le barde à la fin des BD d’Astérix.
Eh bien, chers frères et sœurs, je crois que l’on aurait tort d’agir ainsi ! Non pas que j’aie une tendresse particulière pour les rabat-joie, mais parce que je crois que c’est particulièrement important pour nous d’entendre ce message juste avant de recevoir Jésus dans l’Eucharistie.
Car avouons-le, lorsque nous vivons un moment aussi exaltant que la première communion, nous sommes tentés d’oublier la valeur infinie de ce que nous célébrons. Ce qui était un don devient presque un dû ! Ce qui était un cadeau de la part de Dieu devient une possession parmi d’autres, on coche la case « communion » comme on coche « baccalauréat » ou « permis de conduire ». En définitive, on oublie que recevoir le Corps du Christ n’a rien d’un geste anodin.
Pour lutter contre cette banalisation du Don de Dieu, rien de mieux que de nous mettre à l’écoute du sage Moïse qui invite son Peuple à s’arrêter pour faire mémoire du passé. « Souviens-toi » lui dit-il. « Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert. (…) Dieu t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim, et il t’a donné à manger la manne (…) pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur ».
Voilà, chers frères et sœurs, l’invitation qui nous est faite ce matin : nous souvenir du temps où nous n’avions pas encore reçu le Seigneur. Dieu nous demande de nous mettre au même niveau que ces enfants qui désirent avec impatience communier pour la première fois. Avant de le recevoir, il nous demande d’éprouver la faim, la pauvreté. En agissant ainsi, il ne cherche pas à se gargariser de se donner à nous ni à nous rappeler des souvenirs difficiles pour nous démoraliser. Au contraire ! Par le manque, par le vide, il veut que nous ayons une plus vive conscience de la grandeur du geste qu’est la communion eucharistique. Geste de Dieu qui se donne ! Geste de l’homme qui ouvre son cœur pour le recevoir ! « Qui mange ma chair et boit mon sang, dit Jésus dans l’évangile, demeure en moi et moi, je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi ».
Car c’est bien de cela dont il est question dans l’Eucharistie que nous allons recevoir ce matin : demeurer en Jésus et vivre par lui. Non pas uniquement à la fin des temps, au Ciel, quand nous vivrons à ses côtés pour l’éternité, mais dès aujourd’hui, au cœur de notre vie terrestre pleine de joies et de peines, remplie de souffrances et de faims en tout genre.
C’est, me semble-t-il, ce que Moïse essaye de transmettre à son Peuple dans ce livre du Deutéronome. Il ne se contente pas de parler de la terre promise comme d’un cadeau de Dieu qui sera offert à la fin de la route. Il montre que Dieu n’a cessé d’accompagner son Peuple tout au long du chemin. « N’oublie pas le Seigneur ton Dieu qui t’a fait sortir du pays d’Egypte, de la maison d’esclavage. C’EST LUI qui t’a fait traverser ce désert, vaste et terrifiant, pays des serpents brûlants et des scorpions, pays de la sécheresse et de la soif. C’EST LUI qui, pour toi, a fait jaillir l’eau de la roche la plus dure. C’EST LUI qui, dans le désert, t’a donné la manne – cette nourriture inconnue de tes pères ».
C’est quoi les serpents brûlants et les scorpions qui ont jonché notre route ? C’est quoi les sécheresses qui ont habité nos journées et pesé sur nos cœurs ? Au creux de cet acte mémoriel, au souvenir de ces manques et de ces pauvretés, Moïse nous dit : souviens-toi que Dieu a fait jaillir l’eau de la roche la plus dure ; qu’il t’a donné la manne pour apaiser ta faim. Souviens-toi qu’il s’est sans cesse tenu à tes côtés, au cœur même de tes épreuves.
Il me semble, chers frères et sœurs, que cela vient éclairer d’une manière nouvelle la première communion que ces enfants vont vivre ce matin. Je suis désolé de dire qu’elle ne va pas éviter les épreuves tout au long de leur vie. L’Eucharistie n’est pas une formule magique qui éloignerait les difficultés de la vie. En revanche, ce que nous dit Jésus, c’est que la communion au Pain vivant nous assure qu’il demeure en nous pour traverser ces difficultés. Par l’Eucharistie, Dieu demeure en nous et nous en lui. Par l’Eucharistie, nous participons d’une manière nouvelle à sa vie. Par l’Eucharistie, nous orientons notre marche vers le Ciel ; et à chaque fois que nous communions avec un cœur ouvert, nous faisons un pas de plus vers la sainteté à laquelle il nous appelle.
Alors chers frères et sœurs, entourons de notre prière N., N. et N. qui vont faire ce pas pour la première fois. Que cette communion au Corps du Christ leur donne d’entrer pleinement dans le Corps que nous formons. Et préparons nous aussi notre cœur à recevoir Jésus, Pain descendu du Ciel pour nous faire participer à sa vie. « Heureux les invités au repas des noces de l’Agneau » : il est l’Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde. Amen.







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