Tous ont les yeux fixés sur lui : les chefs des prêtres, le grand prêtre, Ponce Pilate, les femmes et le disciple au pied de la croix, la foule, les soldats. Tous sont rivés sur lui, les yeux pleins de larmes et de tristesse, ou de haine et de jalousie, d’inquiétude, d’incompréhension. Tous ont les yeux fixés sur lui. « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé », disait l’Ecriture (Za 12, 10 ; Jn 19, 37). Mais lui, ferme les yeux. « La lampe du corps, c’est l’œil » (Mt 6, 22), avait-il dit auparavant. Maintenant, lui qui est la Lumière, s’éteint. Le Verbe, la Parole, se tait. Jésus a ouvert les yeux des aveugles. C’est maintenant lui qui ferme ses yeux.
Il ne les ferme pas pour ne plus voir le mal, au contraire. En fermant les yeux jusque dans la mort, il fixe le mal, droit dans les yeux. Il lui tient tête et il l’affronte, face à face. Il ne ferme pas les yeux pour se détourner du mal, mais pour le clouer à la croix, pour le réduire à néant, pour le transpercer en son cœur. Il descend aux enfers non parce que l’obscurité l’a gagné, mais pour que sa Lumière les chasse.
En fermant les yeux, Jésus nous rejoint dans nos cécités et nos aveuglements. Pour être avec tous ceux qui ferment leurs yeux et ceux dont les paupières sont trop lourdes, fauchés par la mort, la violence, le désespoir, le péché. Il ferme les yeux pour voir jusqu’où nous n’osons pas regarder, et y apporter son regard de paix.
« La lampe du corps, c’est l’œil »… Le corps s’est éteint, l’œil s’est fermé.
De son corps sans vie, ne sors plus que de l’eau et du sang, comme un ultime sursaut, comme un ultime don, comme le don par-dessus tout, le don en plus. De l’eau et du sang, donnés, comme au jour du baptême et de l’eucharistie. Sacrements du don, et du Corps. Par sa descente jusqu’au séjour des morts, Jésus s’associe à notre propre mort et à tout ce qui nous fait mourir et nous enferme. Par la croix, Dieu entre dans une communion ultime, intime et infinie avec l’Homme. Par l’eau et le sang, le baptême et l’eucharistie nous font participer à ce don de Jésus jusqu’au bout. « L’eucharistie, c’est le sacrifice de la croix qui se perpétue au long des siècles… l’Eglise l’a reçu de son Christ Seigneur comme le don par excellence car il est don de lui-même, de sa personne dans sa sainte humanité, et de son œuvre de salut »[1], entendions-nous dans le chemin de croix tout à l’heure. Nous sommes associés à ce don jusqu’à l’extrême de la vie, pour l’être encore quand la vie jaillira du tombeau, dans une communion ultime, intime et infinie avec Dieu. En ces sacrements du baptême et de l’eucharistie, nos yeux voient ce que nul œil ne peut voir. L’invisible se réalise sous nos yeux : Christ est victorieux de la mort, sa descente au séjour des morts n’a pas été vaine, et sa Lumière emporte toute l’humanité dans sa clarté. Voilà ce que voient les yeux de la foi, dans l’espérance du jour au milieu de la nuit.
Jésus ferme les yeux. Gardons nos yeux ouverts sur le combat que livre Jésus et sur le Mystère qui se déroule pour nous et pour le monde. De cette nuit, nous sortirons vainqueurs avec le Christ.
Amen.
P. Benoît Lecomte
[1] Jean-Paul II, Ecclesia de Eucharistia, 11








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