Les catholiques – et avec raison – ne cessent de répéter qu’il faut aller à la messe, que l’eucharistie est « la source et le sommet de toute la vie chrétienne » (LG 11), qu’il n’y a pas de plus bel acte que celui de communier. Nous avons élevé cette communion au rang de sacrement, et d’un sacrement qui se place comme au-dessus des six autres, comme si tout lui était ordonné. Il est le sacrement par excellence, par lequel Dieu se rend réellement présent en son Corps et son Sang sous les espèces du pain et du vin consacrés, et par lequel il fait de nous son Corps, le Corps du Christ, l’Eglise, Présence du Christ en notre monde. A chaque messe, nous redisons les paroles même de Jésus au soir de son dernier repas, et nous actualisons ce don inouï qu’il fait de lui-même. Ne nous réjouissons-nous pas quand l’un d’entre nous vit sa « première communion » ? Il accède au troisième sacrement de l’initiation, après le baptême et la confirmation, et atteint ainsi une sorte de maturité spirituelle qui lui permet de manger le pain de la route et de vivre sa vie chrétienne.
Mais étonnamment, quand vient le moment de célébrer justement le Jeudi Saint, de faire mémoire de façon tout à fait particulière de ce dernier repas, l’évangile nous déplace. Il nous est proposé de lire le récit de ce repas dans l’évangile selon Saint Jean, qui ne parle pas de la bénédiction du pain et du vin, mais qui met en scène ce lavement des pieds par Jésus à ses disciples. Un geste qui, pour le coup, ne demande aucune initiation ni inscription dans une Eglise ! Mais simplement de l’empathie et l’esprit de service.
L’on pourrait penser qu’il s’agit là de deux actions que Jésus a réalisées à deux moments de la Cène. Deux actions distinctes, vécues l’une après l’autre. Mais on peut aussi entendre qu’il s’agit de la même action, du même mouvement, raconté de façons différentes. Deux indices le laissent penser.
Le début de l’évangile que nous venons d’entendre indique : « Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout. » Autrement dit, comme le don de Jésus en son Corps et en son Sang est reconnu comme un acte d’amour absolu qui va « jusqu’au bout », le lavement des pieds est lui aussi présenté comme un acte d’amour absolu qui va « jusqu’au bout ». Jésus prend bien la dernière place et se donne à ses disciples, autant dans ce qui deviendra l’eucharistie, que dans cet abaissement incompréhensible du lavement des pieds. Il y a bien similitude entre ces deux actions, cette « donation » de lui-même aux disciples, dans le pain et le vin devenus son Corps et son Sang et dans la place qu’il prend de serviteur et même d’esclave.
La fin de l’évangile attire aussi notre regard : « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous », dit Jésus en Saint Jean. Nous entendons les mêmes mots que dans le récit de l’institution de l’eucharistie dans les synoptiques et rapportés par Saint Paul : « Vous ferez cela en mémoire de moi ». Dans les deux cas, nous retrouvons l’idée de transmettre ce que nous avons reçu du maître, les gestes faits et les paroles prononcées nous reliant directement à Jésus. Plus encore, « rendant présent » Jésus à notre présent, à notre temps. Dans l’une comme dans l’autre action, Jésus se donne, totalement, absolument, à ses disciples, et nous invite à faire de même, à sa suite et en mémoire de lui.
Voilà qui vient renouveler notre compréhension, autant de l’eucharistie que du service des frères et des sœurs. « Il vous faut quitter Dieu pour retrouver Dieu », disait Saint Vincent de Paul à ses sœurs les invitant à quitter la messe pour aller servir les pauvres. Il n’y a pas de dichotomie entre d’un côté ce qui serait lié à la prière et aux sacrements, et de l’autre ce qui serait lié au service de la charité. Mais l’un et l’autre forment un tout. C’est le même acte, la même livraison, le même abaissement, la même geste que Jésus nous offre à faire mémoire ce soir, en revivant au cours de cette messe et le lavement des pieds et la communion au Corps et au Sang du Christ. L’eucharistie est service ultime de l’Homme, puisque Jésus se fait « nourriture pour la vie éternelle », tandis que le service du frère est élevé au rang de sacrement, comme le disaient déjà en leurs temps Saint Jean Chrysostome ou Saint Augustin. Comme dans tout sacrement, c’est Jésus lui-même qui se rend présent, sous les espèces du Corps et du Sang, et dans le prochain. “En vérité je vous le dis, ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait” (Mt 25,40). Saint Jean indique que l’eucharistie est au service de l’homme, et que le service de l’homme est eucharistique.
Depuis ce soir du dernier repas, non seulement nous ne pouvons plus vivre l’un sans vivre l’autre, mais nous comprenons que nous devons vivre les deux sacrements, celui de l’Eucharistie et celui du frère, comme un seul et même don d’amour absolu. La communion que nous recevons est déployée dans toutes les dimensions : avec Dieu et avec nos frères et sœurs en humanité, dans un même et seul élan. A chaque fois, c’est Jésus qui se révèle, qui se donne, et qui renforce l’unité non seulement de son Corps qu’est l’Eglise, mais de toute la famille humaine.
Que notre célébration nous donne d’entrer un peu plus dans ce Mystère, et qu’elle nous fasse vivre de lui chaque jour de notre vie.
Amen.
P. Benoît Lecomte








Laisser un commentaire