La semaine dernière, alors que j’étais à Limoges pour la Pastorale des Jeunes, j’en suis venu à parler du carême avec un chrétien que je connais un peu. Ce dernier me dit avec une mine réjouie : « bientôt le carême ! » Ma première réaction, face à un tel engouement, fut un peu circonspecte. Car personnellement, l’approche du carême n’est pas particulièrement une bonne nouvelle. J’ose le dire : le carême, ça ne me fait pas plaisir. C’est plutôt une épreuve. Alors je sais bien que la pénitence est nécessaire à la vie chrétienne ; que l’ascèse n’est là que pour m’aider à prendre conscience de la valeur des dons de Dieu. Mais, même en sachant tout ça, l’approche du carême ne me remplit pas de joie. Il y a quelque chose de difficile, d’aride même, dans ce temps qui nous prépare à Pâques. Et en y réfléchissant, il semble que c’est même assez sain d’être rebuté par cette perspective… Car cela témoigne du fait que cela nous coûte de nous détacher de nos petites manies. Cela témoigne aussi du fait que le carême est pour nous un véritable temps de conversion. Pas seulement sur le plan spirituel… mais aussi matériel et humain.
Mais alors, chers frères et sœurs, pourquoi ce chrétien de Limoges, pour qui j’ai par ailleurs de l’estime, peut-il être réjoui à l’approche du carême ? Je me garderai bien de juger si ce dernier le vit comme un temps de pénitence et de détachement. Personne ne peut savoir ce qu’il y a dans le cœur des autres… Le connaissant un peu, je crois que la raison de sa joie est plus profonde ; profonde au point de dépasser la difficulté de l’ascèse et la pénibilité de la pénitence en visant un bien plus grand.
Car oui, il faut bien le reconnaître, même si cela nous étonne au premier abord, il y a une joie profonde à unir nos croix à celle portée par Jésus jusqu’au Golgotha. Evidemment, la joie ne vient pas des croix elles-mêmes. Elles sont lourdes, laides, déstabilisantes et pénibles ! Sinon, ce ne seraient pas des croix. La joie profonde vient plutôt de l’union avec Jésus qui porte sa croix à nos côtés… ce qui éclaire d’une lumière nouvelle notre approche du carême. En définitive, avant d’être un temps de pénitence, le carême se dévoile comme un temps de rencontre ; d’apprivoisement mutuel ; et donc, en fin de compte, d’union à Dieu.
Et j’insiste sur le terme « mutuel », comme cela apparaît déjà dans le livre de Joël que nous entendions tout à l’heure. Le prophète ne se contente pas d’inviter le peuple à la conversion en lui disant : « Revenez au Seigneur votre Dieu ». Il poursuit aussitôt : « Qui sait ? Il pourrait revenir, il pourrait renoncer au châtiment, et laisser derrière lui sa bénédiction ». L’homme revient à Dieu pour que Dieu revienne à l’homme. A cette lumière, le carême se présente non seulement comme un mouvement ascendant, de l’homme vers Dieu, mais aussi – et peut-être surtout – comme un mouvement descendant, de Dieu vers l’homme.
C’est encore, me semble-t-il, ce qu’essaye de nous faire comprendre saint Paul avec une formule très solennelle : « nous, les ambassadeurs du Christ, nous vous le demandons en son nom, laissez-vous réconcilier avec Dieu ». Mais là, saint Paul nous fait faire un pas de plus que Joël… Car dans cet appel pressant, l’acteur principal de la réconciliation, ce n’est plus l’homme, mais Dieu lui-même. Cela ne veut pas dire que nous n’ayons rien à faire bien entendu ! Mais notre tâche apparaît ici comme seconde, ordonnée à celle de Dieu, comme poursuit l’Apôtre en exhortant les Corinthiens par des mots aussi doux qu’engageants : « ne laissez pas sans effet la grâce reçue de lui ».
Voilà, chers frères et sœurs, ce qui peut nous donner de la joie, comme à ce paroissien de Limoges, au début de ce carême ! Vivre ce temps, non pas uniquement comme un acte pénible qui vient de nous, mais comme une réponse à un don plus grand, celui de Dieu qui vient à notre rencontre pour nous donner sa grâce.
Cela pourra certainement teinter notre manière de vivre les jours qui viennent d’une manière équilibrée et ajustée. D’un côté, il ne peut pas être un temps qui ressemblerait à tous les autres. Dieu nous appelle à la conversion et nous devons y répondre sérieusement en prenant des décisions qui nous coûtent un peu. « Revenez à moi de tout votre cœur dans le jeûne, les larmes et le deuil » dit-il par la bouche du prophète Joël. Mais, il faut ajouter aussitôt la réflexion de saint Paul : ne « faites » pas votre carême à la force du poignet, d’une manière autocentrée. La pénitence est une réponse, un appel, un cri lancé à Dieu en vue d’une union plus grande et plus belle avec lui. C’est une manière de faire fructifier la grâce qu’il nous a donnée.
Alors chers frères et sœurs, au seuil de ces quarante jours qui nous séparent de Pâques, prions ensemble le Seigneur qui voit tout dans le secret. Et commençons ensemble le combat du carême. Que ce temps particulier nous unisse à Dieu et les uns aux autres pour que notre communauté porte du fruit en abondance au milieu de ce monde qui attend sans le savoir la venue de Dieu au milieu de lui. Amen.






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