(Entrée en catéchuménat de Emilie, Aïden, Elodie et Lilou)
Lilou, Emilie, Elodie et Aïden, vous avez décidé de répondre à cette intuition qui s’est révélée à vous, et de prendre le chemin de la découverte du Christ, pour plonger en son mystère pascal et devenir disciples de Jésus. Mais les paroles de Jésus que nous venons d’entendre dans l’Evangile ont certainement de quoi vous faire un peu peur.
Le psalmiste, près de 1000 ans avant Jésus-Christ, écrit ces mots que nous avons reçus tout à l’heure en s’adressant à Dieu : « Toi, tu promulgues des préceptes à observer entièrement. Puissent mes voies s’affermir à observer tes commandements ». Il connaît la loi de Moïse et certainement essaie de suivre le plus scrupuleusement possible les commandements prescrits. Mais il ne connait pas encore la radicalité à laquelle Jésus pousse la loi, dans un jusqu’au-boutisme qu’on ne lui connaît pas forcément, lui le maître de la miséricorde et du pardon ! Comment entendre ces paroles de Jésus, qui prend la Loi et se la réapproprie en la radicalisant jusqu’à l’extrême ? « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux », annonce-t-il. Mais comment, raisonnablement, vivre sans jamais n’avoir aucun mouvement d’humeur ? Sans jamais se mettre en colère contre quelqu’un ? Sans ne faire jamais aucun mal à quelqu’un même sans le vouloir ? Comment être sûr de n’avoir jamais aucun regard ambigu ?
Pire encore. Il parait bon de faire droit à une certaine gradualité dans le jugement des choses et dans leurs sanctions. Traiter quelqu’un de fou n’est pas du même ordre que commettre un homicide, et il parait juste de punir davantage un meurtrier que quelqu’un qui se met simplement en colère. Si l’on pousse le curseur comme le fait Jésus, il n’y a plus aucune nuance dans le mal ou les péchés que nous pouvons commettre, et nous nions la réalité : nous sommes sur un chemin de conversion et de croissance. Notre progression de vie morale s’inscrit dans la durée et se vit par étapes. Jésus aurait-il oublié qu’il nous faut passer par une progressivité, qu’il ne nous est pas possible de faire tout le bien espéré ou souhaitable à un moment donné, et qu’il s’agit aussi de faire confiance et de croire en une collaboration entre efforts humains et grâce divine, parce que la vie morale est toujours un chemin à reprendre ?
Pour reprendre les mots du psalmiste, et devant l’exigence de Jésus, nous avons envie de lui dire : « Montre-moi comment garder ta loi, que je l’observe de tout cœur. » Parce que cela nous semble impossible. Même pour Jésus, dont on connait des épisodes au cours desquels il se met en colère ou traite ses interlocuteurs de fous ou d’hypocrites.
La mise en application de ce jusqu’au boutisme de la Loi est bien impossible tant que nous nous situons sur le plan uniquement moral. Si Jésus radicalise ainsi la Loi, ce n’est pas pour nous coincer. C’est pour lui redonner tout son sens, pour vivre non de sa lettre, mais de son esprit. Rappelons-nous ce que dira Saint Paul : ce n’est pas la Loi qui sauve. Car la Loi reste extérieure à nous-mêmes. Elle nous donne des règles élémentaires pour vivre en société et dans une relation ajustée avec Dieu. Mais on peut très bien obéir à la Loi sans aimer ni son prochain, ni Dieu. C’est l’Esprit qui vient habiter en nous et vient nous transformer de l’intérieur, qui est capable de nous sauver. En poussant le curseur comme il le fait, Jésus déplace ses interlocuteurs – et nous-mêmes – de la satisfaction d’une obéissance à la Loi, à l’invitation à vivre de l’Esprit qui préside à la Loi et qui lui donne son sens. En radicalisant le discours de Moïse, Jésus ne durcit pas la Loi, il nous ramène à sa racine, à son fondement, à son intuition la plus profonde. Et cette Loi n’est pas sagesse du monde, mais, comme le dit saint Paul aux Corinthiens, « sagesse du mystère de Dieu », qu’il appellera ailleurs « folie ». Elle est amour de l’autre « à la folie », amour de l’autre « jusqu’au bout ». Jusqu’où ira Jésus, lui qui aima « jusqu’au bout ».
« Et bien ! Moi je vous dis. Jésus n’abolit pas la Loi, il l’accomplit. Il est, Lui-même, l’accomplissement de la Loi. Il est Celui qui place l’amour de l’autre au-dessus de tout, et même au-dessus de sa propre personne, puisqu’il donnera sa vie pour nous. Il est Celui en qui le « oui » est définitif, parce qu’il est le Oui du don de l’Amour de Dieu qui ne se retire jamais une fois qu’il a été donné. Cette page d’Evangile n’est pas d’abord une leçon de morale inaccessible, mais une page de christologie qui révèle la grandeur de l’amour du Christ et la vocation à laquelle nous sommes destinés. Il ne s’agit pas pour nous de suivre une nouvelle Loi, mais de suivre désormais Jésus, en vivant de son Esprit comme Loi d’Amour inscrite en nos cœurs.
Ce jusqu’au boutisme de Jésus ira, comme le dit le terme, jusqu’au bout. Et le bout, c’est la résurrection. C’est la vie par-dessus tout, c’est la victoire de l’Amour. L’horizon de la Loi, c’est d’être dans les cadres et que tout se passe bien. L’horizon que propose Jésus, c’est la folie de la croix, et le salut en Dieu. C’est la logique de Dieu, qui n’est pas sagesse du monde, mais qui est plus forte que le monde parce qu’elle renverse toutes les puissances de mort et de négation de la dignité de l’homme. « Et c’est à nous que Dieu, par l’Esprit, en a fait la révélation », disait Saint Paul.
A nous, donc, d’entrer dans cette autre logique, et de vivre de l’Esprit du Christ. Pour qu’en nous aussi s’accomplisse la Loi, pour que l’absolu de l’amour prenne en nous toute la place. Lilou, Emilie, Elodie et Aïden, c’est ensemble que nous ferons désormais cette route.
Amen.
P. Benoît Lecomte






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