C’est bien l’humilité, la petitesse, l’effacement, la discrétion qui semblent traverser les textes de ce jour, et à laquelle la Parole de Dieu nous appelle. Mais pourquoi Dieu aime-t-il donc autant les petits, les doux, les faibles ?
Tout le mois qui vient de se terminer, nous nous sommes échangés des vœux. De bonne année, de bonne santé, de réussite, etc. Je n’ai pas entendu que l’on se souhaite d’être pauvre, petit, malade, doux, affamé. Et ce n’est pas ce à quoi le monde nous appelle. Règne bien plutôt l’esprit des forts et des violents, de ceux qui savent parler, et parler haut, des riches et des puissants qu’aucune maladie n’arrête, de ceux qui ont le pouvoir, voire l’égo démesuré. Je n’ai pas non plus souvent entendu d’enfant rêver d’être pauvre quand il sera grand, ni que l’on encourage à être dernier de sa classe. Il nous faut bien plutôt apprendre à lutter, à s’élever, à gagner, à être le premier. Le système met de côté ceux qui ne vont pas assez vite, ceux qui ne s’adaptent pas, ceux qui ne produisent pas assez. La performance est le critère de réussite, et il nous faut de la performance en tout : au travail, en parentalité, en sexualité, en beauté, en connaissance, en culture, en différentes disciplines, en rythme de vie, etc, etc. En tout, l’échec est devenu insupportable. La précarité de la vie, la maladie, les accidents, le handicap ne sont pas intégrés à nos trajectoires de vie. La diminution dû à la vieillesse est montrée comme un malheur.
Cette semaine, avec un couple qui prépare son mariage, nous nous sommes arrêtés sur une question qui était posée dans les outils que nous utilisons pour échanger. Il s’agissait de regarder ce qui aide à « réussir notre vie d’amour ». Comment évaluer une telle réussite ? Sur quels critères ? Avec quels objectifs à atteindre ? La vie de couple elle-même serait donc jugée elle aussi sur l’autel de la performance et de la réussite ? L’Eglise et nos initiatives pastorales n’échappent pas à cette logique : « combien étions-nous à telle ou telle rencontre ? » Et l’on rêve d’être toujours plus nombreux, comme si la logique du nombre était le seul critère d’évaluation et de réussite.
« Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi pour réduire à rien ce qui est » (1 Co 1). Pourquoi donc Dieu se tourne-t-il si facilement vers les petits et les faibles ? N’est-il pas, lui-même, le Tout-Puissant, celui qui habite le Ciel, celui qu’on invoque et qu’on prie quand tout va mal, celui dont on attend qu’il intervienne pour régler tous nos problèmes ?
Dieu ne choisi pas les faibles pour imposer sa propre puissance. On pourrait l’entendre, quand Saint Paul développe que grâce à ce choix, personne ne pourra s’enorgueillir devant Dieu. Dieu n’abaisse pas pour dominer. S’instaurerait alors un face à face, un duel violent entre les hommes et Dieu, pour savoir qui est le plus fort. Il y aurait là quelque chose d’extrêmement dangereux et pervers qu’il faudrait fuir au plus haut point. Quelque chose de totalement contraire à la Révélation.
D’un autre côté, il faut que soit évident pour nous qu’il faut combattre la misère, la pauvreté, les conditions indignes dans lesquelles tant de nos contemporains vivent, en France et partout dans le monde. Il y aurait une trop grande facilité à glorifier des conditions de vie indigne, à justifier spirituellement un abaissement. L’Eglise elle-même, dans son histoire, n’est pas indemne de ces pensées. Les paroles que nous avons entendues ne peuvent en aucun cas justifier la soumission de quelques-uns au profit de plus forts. L’indigence doit nous être insupportable et réveiller en nous des élans de solidarité, d’attention, de miséricorde et d’actions.
Peut-être que les textes que nous venons d’entendre nous parlent d’abord de Dieu, de sa façon d’être, d’entrer en relation. Si Dieu choisi les faibles, les doux et les petits, c’est parce qu’il est dans son être, dans son identité, dans son mouvement, de se mettre à leur hauteur. Il s’agenouille devant celui qui est à terre. Il s’abaisse devant l’enfant, le petit, le pauvre, le malade, le sans voix, l’oublié. Parce qu’il voit, il reconnait en eux toute leur humanité, leur dignité, leur grandeur. Dieu ne joue pas au plus grand, ni au premier, ni au plus fort. Il se fait le plus petit, le dernier, le méprisé. Il va chercher celui qui est perdu, opprimé. « Regardez l’humilité de Dieu », chantons-nous avec cœur. Mais ce chant prend encore Dieu de trop haut, comme si on le regardait de notre hauteur. Il faut nous aussi nous abaisser… pour rencontrer Dieu qui s’abaisse encore pour rejoindre plus petit que nous. Il prendra jusqu’à la dernière place. Et vient alors non plus la réussite, mais l’accomplissement de notre vie. Car la course à toujours plus s’arrête, et s’installe la plénitude de la paix. La paix de n’être pas seul sur une trajectoire toujours plus dangereuse, la paix d’être avec le Christ et en fraternité avec les autres, tous les autres qui ne courent plus non plus. La paix du cœur qui révèle la grandeur et la beauté de notre humanité profonde. Non pas celle que l’on cache à coup de critères de pseudo réussite, mais celle que l’on reçoit de Dieu et pour laquelle nous rendons grâce. Celle qui nous donne d’être pleinement nous-mêmes, sans calcul et sans far. Celle de pouvoir être grand parce qu’on est faible, et libéré parce qu’on se reconnait faillible. L’humanité qui nous donne de partager, à hauteur de Dieu, la vie divine qu’il nous donne pour que nous soyons grands comme lui : grands dans l’amour.
Amen.
P. Benoît Lecomte






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