« Voici l’agneau de Dieu, qui enlève les péchés du monde. » N’est-il pas étrange d’appeler quelqu’un par un nom d’animal ? Nous prononçons ces mots à chaque eucharistie juste avant de communier. Ils nous ramènent à ces premiers mots de l’Evangile, dans la bouche de Jean-Baptiste. Nous les entendons peut-être machinalement. En mesurons-nous la portée ? La densité ? la profondeur ? Ils sont prononcés au moment où le prêtre vient de rompre le pain devenu Corps du Christ. Dans le récit des disciples d’Emmaüs, en Saint Luc, au soir de la résurrection, au soir de Pâques, c’est le moment où ils reconnaissent Jésus en cet étranger qui a fait route avec eux, leur a raconté les Ecritures et leur partage le pain. Le moment aussi où il disparait à leur regard, se rendant présent précisément en ce pain partagé. L’expression semble comme relier et nouer le début de la vie publique chez Saint Jean, l’apparition du ressuscité dans Saint Luc, le moment ultime avant de communier en chaque eucharistie : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève les péchés du monde. »
La figure de cet « agneau » vient de plus loin encore. Dans le libre de l’Exode, on parle de l’agneau pascal, mangé « en toute hâte » avant la grande traversée de la Mer Rouge, avant le grand passage, avec la libération du Peuple Hébreux. Il est cet agneau que l’on mange en mémoire à chaque pâque juive, pour se remémorer cet acte décisif de Dieu envers son peuple. « L’agneau » est une réalité biblique qui traverse les Ecritures d’Abraham jusqu’à l’Apocalypse, et par laquelle on désigne « celui qui enlève les péchés du monde », par sa douceur, son innocence et le don de lui-même jusqu’au bout. Le Christ. Le Vivant. Le Messie. L’Agneau de Dieu.
Jean Baptiste désigne Jésus du doigt comme l’aboutissement de toute l’attente d’Israël, comme la réalisation de la promesse. Cet événement continue aujourd’hui. Il est là, sous nos yeux : ceux de la foule au bord du Jourdain, et les nôtres, encore aujourd’hui, en ce pain rompu, brisé, pour être partagé et donné à tous. « C’est lui le Fils de Dieu. » C’est lui que nous voyons. Le même hier, aujourd’hui et demain. « J’ai vu », dit Jean-Baptiste. Nous pouvons nous aussi dire « J’ai vu ». Le même au bord du Jourdain se présente à nos yeux aujourd’hui.
L’ayant vu, il nous faut encore le connaître. Avez-vous remarqué que par deux fois, Jean Baptiste dit qu’il ne connaissait pas Jésus ? La tradition johannique semble ne pas avoir croisé la tradition de Saint Luc que fait de Jean le cousin de Jésus. Qu’importe les liens historiques. Il est vrai que l’on n’a jamais fait le tour du Mystère qu’est Jésus – comme l’on ne fait jamais le tour du mystère qu’est quelqu’un. Et cette connaissance infinie s’applique d’autant plus à Jésus. La théophanie de son baptême dévoile la divinité de cet homme, insondable, inconnaissable. La seule connaissance que l’on pourra avoir de lui ne peut se vivre que dans la relation avec lui et l’expérience de sa présence et de son action, la puissance de sa Parole et la force de sa vie jusqu’à la résurrection. Il faudra le suivre, le regarder vivre, l’écouter, le recevoir, l’accueillir en nous, même le manger et se nourrir de lui pour entrer un tant soit peu dans la connaissance de Celui qui est de toujours à toujours.
Pour le connaître puis le désigner comme l’Agneau de Dieu. Le désigner pour que d’autres le découvrent, l’écoutent, le suivent et le connaissent à leur tour. Jean-Baptiste invite au témoignage. « Si je suis venu baptiser dans l’eau, c’est pour qu’il soit manifesté à Israël. » « Alors Jean rendit ce témoignage. » « Moi, j’ai vu et je rends témoignage. » Isaïe avertissait déjà : « Je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. » Le Fils de Dieu est pour tous, pour tous les peuples et toutes les nations. Il n’est pas la propriété de quelques-uns, mais offert pour la multitude, pour que toute femme, tout homme soit sauvé, délivré du péché, de la peur, de la solitude et de la mort. Rappelons-nous que les foules qui se pressent au Jourdain sont déboussolées, cherchent le sens de leur vie, demandent des conseils pour se convertir. Et Jean Baptiste désigne Jésus. De même, dans le monde qui est le nôtre, particulièrement déboussolé lui aussi, où on a vite le tournis à force de ne plus arriver à suivre les milliers d’informations reçues à chaque instant, notre mission est toute trouvée : désigner l’Agneau de Dieu. Montrer le Christ. Donner à voir Jésus. Donner à voir le Christ tout-entier – et je pense à la semaine de prière pour l’unité des chrétiens qui débute ce dimanche : donner à voir le Corps avec ses blessures et ses divisions, mais aussi son désir d’unité et de communion. Témoigner de lui parce que nous l’aurons reconnu, reçu et que nous aurons vécu avec lui. Parce que nous serons entrés dans son expérience « d’agneau de Dieu » qui se donne et enlève tous les péchés. Parce que nous aurons désiré être sauvés par lui.
« Voici l’agneau de Dieu ». Rappelons-nous de la profondeur de ces quelques mots lorsque nous les dirons et entendrons à chaque eucharistie. Ils nous inscrivent dans une histoire, dans une épaisseur et une profondeur, dans une relation particulière avec le Seigneur et nous envoient en mission en notre monde. Avec ces mots que Paul adresse aux Corinthiens et que nous accueillons volontiers pour vivre cette mission et ce témoignage : « A vous la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ. »
Amen.
P. Benoît Lecomte






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